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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/504

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le font fabriquer maintenant en France avec des fils mécaniques qui donnent de très beaux produits et une très grande économie. » Écoutons encore M. Cohin : « J’ai dans la Sarthe cent cinquante métiers, m produisant de mille à onze cents aunes de toile par jour. Cette toile me revient à meilleur marché que ne me reviendraient les mêmes qualités achetées en Angleterre et en Belgique. » Enfin, les fabricans de Lille et de Roubaix s’exprimaient ainsi dans une pétition adressée aux chambres en 1840 : « Depuis deux ou trois ans, nos coutils pour vêtemens ont vaincu dans ce pays ceux que nous envoyait l’Angleterre ; notre linge de table remplace partout en France, aujourd’hui, celui que nous importaient la Belgique et la Silésie. La fabrication de la toile s’accroît étonnamment sur notre sol, sans un centime de protection de plus. »

On sait que la France a l’avantage sur la Belgique dans l’apprêt et le blanchiment des toiles. Nos industriels sont tout au moins les égaux des Belges dans le tissage. Qu’ont-ils donc à perdre dans une union commerciale avec nos voisins ? Et si la Belgique reprenait dans notre consommation le rang qu’elle occupait en 1838, si elle importait chez nous 34 millions de toiles, une valeur égale à la moitié de sa production totale et à nos exportations de toiles au dehors, faudrait-il donc s’en affliger ?

Venons aux tissus de laine. C’est peut-être de ce côté que se manifestent en France les plus vives appréhensions. Nous le concevons sans peine. Une industrie qui a grandi à l’abri de la prohibition craint tout ce qui peut déranger la sécurité de ses habitudes. Elle ne se résigne pas volontairement à passer du repos à la lutte, et s’exagère les chances défavorables de ce nouvel état de choses, qui a pour elle les terreurs de l’inconnu. Dans cette disposition des esprits, les chiffres ne manquent pas pour démontrer que tout changement apporté au statu quo amènera infailliblement la ruine des producteurs. Dans l’enquête de 1834, les fabricans de draps n’admettaient pas la levée de la prohibition, fût-elle remplacée par un droit protecteur de 30 pour 100. « La prohibition n’est pas un fait pour nous, c’est un principe, » disait le délégué d’Elbeuf.

Si l’union commerciale devait avoir pour effet, comme on paraît le craindre, d’étouffer, au profit de la Belgique, les manufactures françaises, quel que soit l’impérieux ascendant du principe qui réclame la liberté des échanges, un homme d’état devrait reculer devant la suppression d’une industrie comme celle des tissus de laine, qui embrasse une production annuelle de 500 millions ; car la liberté commerciale comme la liberté politique doit s’établir à la double condition du temps et du progrès, et si elle ne marquait son passage que par des ruines, elle serait un épouvantail pour les populations.

Mais nous ne sommes pas en présence d’une alternative aussi pénible que la nécessité de sacrifier une industrie aussi essentielle ou celle de renoncer à l’alliance commerciale de la Belgique. L’étude impartiale des faits conduit à clé tout autres conclusions.

Par rapport à la matière première, la Belgique et la France sont naturelle-