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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/454

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avaient, au retour, trouvé leur propre ville vide et en flammes. Comme eux, ils maudissaient leurs ennemis, se plaignaient de leur perfidie, et essayaient de faire croire à Dieu qu’il était engagé d’honneur à les venger.

Le duc Ernest avait été plus heureux que son ennemi Céderic CXXVII ; il avait trouvé dans le palais du prince la belle Frédérique, et il l’avait emmenée, malgré ses larmes et ses prières.

Constatons ici que beaucoup de poètes et de prosateurs ont dit que la beauté en larmes était plus belle de moitié. Je déclare que je suis d’un avis opposé, lorsque les femmes pleurent tout de bon.

Les deux nations sentirent le besoin d’entrer en pourparler. On convint qu’on rendrait chacun ce qu’on avait pris, et qu’ainsi de l’expédition il ne resterait que la gloire, et que ce coup fourré serait considéré comme non avenu.

Les conventions faites, il fallut procéder à l’exécution. On commença à échanger par restitution l’or et l’argent, puis les meubles, puis les bestiaux, puis on arriva à la partie de l’échange la plus délicate et la plus inquiétante : il fallait rendre et reprendre les femmes.

De part et d’autre, on avait un peu violé, comme il est d’usage, au moment du sac de la ville.

De part et d’autre, on avait plus tard abusé de l’influence d’un vainqueur et d’un maître sur des vaincues et des esclaves.

Aussi chacun, en rappelant les avaries qu’il avait fait souffrir à l’honneur conjugal de ses voisins et ennemis, ne pouvait s’empêcher de penser que sa propre femme était précisément dans la position où il tenait celle d’un ennemi. Cependant, malgré l’identité des situations, chacun se croyant plus beau et plus aimable que les autres hommes, chacun croyant avoir une femme qui lui était particulièrement attachée, espérait avoir évité pour sa part le sort qui n’avait guère épargné personne.

D’autre part, comme d’un accord unanime, à mesure que, par l’échange convenu, elles rentraient dans leur ménage, les Nihilbourgeoises et les Microbourgeoises affirmèrent, sans aucune exception, qu’elles n’avaient trouvé dans leurs ravisseurs que bons procédés, respects et courtoisie : toutes jurèrent qu’on ne leur avait pas touché le bout du doigt ; ce qui fit que les Nihilbourgeois et les Microbourgeois commencèrent par se réjouir fort et rendre grâces au ciel.

Puis, un peu après, les Nihilbourgeois entre eux ne se gênaient pas pour dire que les Microbourgeois étaient bien timides, bien vertueux et bien niais.