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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/440

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la pria de lui permettre de passer auprès d’elle le temps de la contredanse qu’elle lui refusait, en ajoutant qu’il se croirait parfaitement indemnisé.

— Voilà un homme heureux, dit-il en montrant Léopold.

— Et, demanda Mme Lagache, en quoi consiste donc ce bonheur si digne d’envie ?

Édouard. — En ce que c’est l’homme du monde le plus favorisé du beau sexe.

Mme Lagache. — Vraiment ! Et comment le savez-vous ?

Édouard. — Un peu par lui et beaucoup par d’autres.

Mme Lagache. — Par lui… Cela montre que, si son bonheur est réel, il n’en est guère digne.

Édouard. — Oh ! moi, je suis son ami intime, et ce qu’il m’en a dit n’est pas pour commettre une indiscrétion, car il ne m’a jamais nommé personne, mais pour m’apprendre à triompher de ma timidité.

Mme Lagache. — Vous êtes donc timide ?

Édouard. — Hélas oui !

Mme Nicols, la maîtresse de la maison, s’approche alors de Mme Lagache, et lui dit : Vous ne dansez pas ? Mme Lagache répéta ce qu’elle avait dit à Édouard, et ajouta :

— Je vous avouerai humblement que j’ai voulu faire comme la plupart de ces dames et de ces demoiselles ; j’ai mis des souliers plus petits que mes pieds, et ils me gênent horriblement.

Mme Nicols répondit obligeamment à Mme Lagache qu’elle avait d’autant plus tort qu’elle n’en avait pas besoin pour avoir le pied le plus petit du monde, et qu’on ne pouvait excuser sa prétention de lutter avec les petites filles de six ans.

— Mais, ajouta-t-elle, vous désoliez bien ce pauvre M. Édouard. Ouand je suis venue auprès de vous, j’ai entendu un hélas désespéré.

Mme Lagache. — Il gémissait de son extrême timidité.

Édouard. — Et je parlais des bons conseils que m’a donnés un ami qui m’a juré que, s’il s’était souvent repenti de ne pas avoir été assez audacieux, jamais il ne s’était repenti de l’avoir été trop.

Mme Nicols. — Et quel est l’auteur de ce beau conseil ?

Édouard. — Nul autre que mon ami Léopold, qui danse là-bas.

Mme Lagache. — Eh bien ! il vous a dit une sottise.

Édouard. — Je n’oserais vous dire à quel point il pousse l’application de ses théories.

Mme Nicols. — Dites toujours ; votre timidité nous assure que vous ne direz rien de trop.