Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/431

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


résisté, à lui que j’attendais, moi ! Quoi ! cet amour dans lequel je voyais une si complète félicité, elle l’a long-temps dédaigné, elle, ma servante ! Elle est donc jolie, plus jolie que moi ? Mais aurais-je jamais cru qu’une fille de cette sorte pût être jolie aux yeux de l’homme que j’aimais ?

« Il faisait jour, je la sonnai pour la voir ; elle est jolie, c’est vrai, mais cela est ce que sont toutes ces filles, ce n’est ni propre, ni soigné, cela n’a aucune délicatesse… Je lui fis faire cinq ou six choses inutiles, mais de ces choses où paraît le plus désagréablement la condition de la servitude : elle n’en parut ni surprise ni froissée. J’aurais voulu qu’elle ne m’obéît pas ou qu’elle m’obéît de mauvaise grâce ; non, et son calme m’irritait ; je me disais : elle est heureuse ; s’il m’avait aimée, moi, je me serais comme elle enveloppée de son amour, et il m’aurait ainsi préservée de tout.

« Son amour ! mais il ne l’aime pas ; c’est impossible, il ne peut pas l’aimer ; et cependant, c’est une chose affreuse que d’envier cette fille. Mais non, je ne l’envie pas. Que ferais-je maintenant de l’amour de Fernand, de cet amour qu’il a déshonoré et sali à mes yeux ?

« Je voudrais qu’il m’aimât maintenant, mais pour le repousser avec mépris.

« Ah ! je n’ose regarder tout ce qu’il y a de mouvemens honteux dans mon cœur.

« Mais je ne peux plus voir cette fille ; si elle sourit, il me semble qu’elle me brave ; si elle a l’air humble, c’est par pitié, pour ne pas m’humilier. Ma mère est entrée dans ma chambre et m’a dit :

— Eh bien ?

« Je ne savais que trop ce qu’elle voulait dire, mais je ne voulus pas en paraître préoccupée au point de ne pas penser qu’il y eût autre chose dont elle pût avoir à me parler.

— Quoi ? de quoi veux-tu me parler ?

— Mais de Célestine et de cet homme.

— Elle m’a tout avoué.

— Et que feras-tu ?

— Je ne la garderai pas ; on ne peut pas souffrir qu’une fille se permette ainsi d’introduire un amant dans la maison de ses maîtres. Que penserait-on de moi, si j’avais l’air de tolérer une semblable conduite, mon Dieu ?

— Mais, me dit ma mère, tu me disais hier le contraire de tout cela.

— Ah ! oui, hier, mais j’ai réfléchi.