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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/430

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— Dam ! madame pense bien…

— Mais enfin il n’y serait pas resté toute sa vie, dans votre chambre ?

— Non, madame, il serait sorti un peu avant le jour, comme les autres fois.

— Comme les autres fois ! ce n’était donc pas la première fois qu’il venait ainsi ?

— Il était déjà venu deux fois, madame.

« Plus de doute, cet homme que j’aimais, que depuis si long-temps j’entourais de tout ce que mon ame peut renfermer de sentimens tendres et élevés, cet homme n’a jamais pensé à moi, et il est l’amant de Célestine, de ma femme de chambre.

« Tout ce que je me plaisais à expliquer dans sa conduite comme des preuves d’un sentiment pour moi, tout ce qui me semblait de sa part me montrer qu’il cherchait à me voir, à se rapprocher de moi, tous ces prétextes plus ou moins ingénieux qu’il prenait pour venir à la maison, tout cela n’avait que Célestine pour objet !

« Alors un voile épais tomba de mes yeux ; en un instant, mon inflexible mémoire rappela chacune de ses paroles, chacune de ses démarches, chacun de ses gestes ; j’avais pris pour de l’amour ce qui n’était qu’une politesse banale, ce qui était moins encore, ce qui n’était qu’un moyen de se rapprocher de cette fille.

« Ainsi ses visites, ses conversations avec moi, dont j’écossais avec soin chaque mot, après son départ, pour en tirer des inductions, tout cela n’était que le prix dont il payait, malgré lui, le plaisir que je lui donnais de dire quelques mots à ma servante en entrant ou en sortant, ou de lui presser la main.

« Je ne saurais vous dire à quelle honte, à quelle colère, à quelle indignation je fus en proie toute la nuit.

« Quoi ! tous ces trésors d’amour que j’avais amassés pour lui dans mon cœur, il les avait dédaignés pour offrir son amour à une créature comme Célestine, à cette fille parée de mes vieilles robes et de mes bonnets fanés !

« Quelle humiliation ! pourvu que ma femme de chambre n’ait pas compris mon erreur ! Et ce présent que je lui ai fait ! je vois maintenant la cause de son étonnement.

« Puis je pleurai et je me demandai : Mais nous ne connaissons pas les hommes, et que veulent-ils de nous, que cherchent-ils donc en nous, pour que cette fille l’ait emporté sur moi ? Et elle avait l’insolence de me dire qu’il l’avait poursuivie long-temps, qu’elle lui avait