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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/411

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roman soit destiné aux affaires d’argent ou aux affaires de cœur, à dénouer une intrigue amoureuse ou à satisfaire un créancier, c’est le secret de celui qui l’a écrit ; mais si le romancier veut, comme il a le droit de le vouloir, que ce secret soit respecté, qu’il n’explique pas lui-même les actes de son existence littéraire par ses infortunes d’amant ou de débiteur. M. de Balzac n’a pas su s’imposer cette réserve. C’est d’après les aveux qu’il fait en tête du Père Goriot et du Lys dans la vallée, que nous mettrons le besoin d’argent au nombre des causes de sa fécondité ; on devine ce que peut produire une fécondité puisée à de pareilles sources. La naissance du roman feuilleton fut une des plus funestes occurrences de sa vie. L’établissement dans la littérature d’un commerce ayant ses débouchés quotidiens, comme le commerce de draps et de coton, devait sourire à un homme pressé du désir ou tout au moins du besoin de gagner. M. de Balzac devint un des fauteurs les plus actifs de ce nouveau genre d’industrie. Il fit mieux que de publier des romans coup sur coup, il publia plusieurs romans à la fois ; il faudrait une forte dose de patience pour dresser une simple statistique des ouvrages qu’il a fait paraître dans ces derniers temps. Il est une œuvre pourtant que nous avons remarquée au milieu de toutes ces œuvres, c’est le Curé de Village. Le Curé de Village, ainsi que l’auteur le déclare dans sa préface et comme le titre suffirait à l’indiquer, est destiné à servir de pendant au Médecin de Campagne. On y retrouve les mêmes rêveries humanitaires dans la même phraséologie, Comme un rayon de soleil colore des nuées et y fait apparaître pour les yeux mille brillans mirages, le foyer de poésie que possède M. de Lamartine jette sur les idées vagues, indécises et confuses amoncelées dans Jocelyn, mille éclatantes splendeurs dont l’imagination est charmée. Qu’on se représente ces idées sans les prestiges d’un art divin, et on aura les nuées sans soleil, c’est-à-dire un brouillard humide, épais et glacé au milieu duquel on se perd et l’on se morfond. Eh bien ! c’est ce brouillard qu’on rencontre à chaque instant dans le Curé de Village. Il y a dans le premier volume de ce livre une action qui offre de l’intérêt et quelques-unes de ces vivantes peintures comme l’auteur d’Eugénie Grandet en savait faire dans ses bons jours ; mais le second volume est marqué sur chacune de ses pages du triste cachet des œuvres avortées. M. de Balzac y veut décrire les grands spectacles de la nature, et c’est là ce qui lui est aussi impossible que de soulever les grandes questions de la morale. Ce qui manque à son esprit, c’est l’élévation, c’est cette intelligence des vastes horizons qui permet à