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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/391

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tens noirs masqués, cierges de cire jaune, quelque chose de plus lugubre et de plus sinistre qu’un enterrement ordinaire. -Quel est ce mort ? Est-ce un mari tué en duel par l’amant de sa femme, un honnête père qui tardait trop à lâcher son héritage ? fit le don Juan échauffé par le vin. -Ce mort, lui répondit un des porteurs du cercueil, n’est autre que le seigneur don Juan de Marana, dont nous allons célébrer le service ; venez, et priez avec nous pour lui. — Don Juan, s’étant approché, reconnut à la lueur des torches (car en Espagne on porte les morts la face découverte) que le cadavre avait sa ressemblance, et n’était autre que lui-même. Il suivit sa propre bière dans l’église et récita les prières avec les moines mystérieux, et le lendemain on le trouva évanoui sur les dalles du chœur. Cet évènement lui fit une telle impression, qu’il renonça à sa vie endiablée, prit l’habit religieux et fonda l’hôpital en question, où il mourut presque en odeur de sainteté. La Caridad renferme des Murillo de la plus grande beauté, le Moise frappant le rocher, la Multiplication des pains, immenses compositions de la plus belle ordonnance, le Saint Jean de Dieu portant un mort et soutenu par un ange, chef-d’œuvre de couleur et de clair-obscur. C’est là que se trouve le tableau de Juan Valdès, connu sous le nom de los dos cadaveres, bizarre et terrible peinture qui me produisit la plus forte impression et m’inspira les vers suivans :

 
Dans cette toile sombre, où, d’une lampe avare
Tombe sinistrement une lumière rare,
Des cercueils tout ouverts sont par files rangés,
Avec leurs habitans gravement allongés.
D’abord c’est un évêque, ayant encor sa mitre,
Qui semble présider le lugubre chapitre ;
D’un geste machinal il bénit vaguement
Tout le peuple livide autour de lui dormant.
Son front luit comme un os, et dans ses dures pinces
L’agonie a serré son nez aux ailes minces.
Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton,
Déjà la moisissure a jeté son coton ;
Le ver ourdit sa toile : au fond de ses yeux caves,
Et, marquant leur chemin par l’argent de leurs baves,
Les hideux travailleurs de la destruction
Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon.
Par ses gants décousus entre la mouche noire,
Et le gusano court sur ses habits de moire.