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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/367

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moins de quatre jours et demi. La distance parcourue n’est que d’une vingtaine de lieues d’Espagne, à peu près trente lieues de France ; mais la voiture était pesamment chargée, le chemin abominable, sans relais disposés pour changer de mules. Joignez à cela une chaleur intolérable qui aurait asphyxié bêtes et gens, si l’on se fût risqué dehors aux heures où le soleil a toute sa force. Cependant ce voyage si lent et si pénible nous a laissé un bon souvenir ; la rapidité excessive des moyens de transport ôte tout charme à la route : vous êtes emporté comme dans un tourbillon, sans avoir le temps de rien voir, de rien examiner, et puis à quoi bon partir, si l’on arrive tout de suite ? Autant vaut rester chez soi. Pour moi, le plaisir du voyage est d’aller et non d’arriver.

Un pont sur le Guadalquivir, assez large à cet endroit, sert d’entrée à Cordoue du côté d’Ecija. Tout auprès l’on remarque les ruines d’anciennes arches d’un aqueduc arabe. La tête du pont est défendue par une grande tour carrée, crénelée et soutenue par des casemates de construction plus récente. Les portes de la ville n’étaient pas encore ouvertes ; une cohue de chariots à bœufs majestueusement coiffés de tiares en sparterie jaune et rouge, de mulets et d’ânes blancs chargés de paille hachée, de paysans à chapeaux en pain de sucre, vêtus de capas de laine brune retombant par devant et par derrière comme une chape de prêtre, et qui se mettent en passant la tête par un trou pratiqué au milieu de l’étoffe, attendaient l’heure avec le flegme et la patience ordinaires aux Espagnols, qui ne paraissent jamais pressés. Un pareil rassemblement à une barrière de Paris eût fait un vacarme horrible, et se serait répandu en invectives et en injures ; là point d’autre bruit que le frisson d’un grelot de cuivre au collier d’une mule et le tintement argentin de la sonnette d’un âne-colonel changeant de position ou reposant sa tête sur le col d’un confrère à longues oreilles.

Nous profitâmes de ce temps d’arrêt pour examiner à loisir l’aspect extérieur de Cordoue. Une belle porte, en manière d’arc de triomphe, d’ordre ionique, et d’un si grand goût qu’on aurait pu la croire romaine, formait à la ville des califes une entrée fort majestueuse, à laquelle cependant j’aurais préféré une de ces belles arcades moresques évasées en cœur, comme l’on en voit à Grenade. La mosquée-cathédrale s’élevait au-dessus de l’enceinte et des toits de la ville plutôt comme une citadelle que comme un temple, avec ses hautes murailles denticulées de créneaux arabes, et le lourd dôme catholique accroupi sur sa plate-forme orientale. Il faut l’avouer, ces