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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/366

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volés et n’ont avec eux que la somme strictement nécessaire pour le voyage, leur argent étant en lettres de change sur Séville. En outre, ils sont grands et forts tous les deux ; quant à l’employé des mines, c’est mon ami, et nous avons quatre carabines dans la galère. » Ce raisonnement persuasif convainquit notre hôte et ses acolytes, qui se contentèrent pour cette fois des moyens de détroussement ordinaires permis aux aubergistes de toutes les contrées.

Malgré toutes les histoires effrayantes sur les brigands rapportées par les voyageurs et les naturels du pays, nos aventures se bornèrent là, et ce fut l’incident le plus dramatique de notre longue pérégrination à travers les contrées réputées les plus dangereuses de l’Espagne à une époque certainement favorable à ce genre de rencontres ; le brigand espagnol a été pour nous un être purement chimérique, une abstraction, une simple poésie. Jamais nous n’avons aperçu l’ombre d’un trabuco, et nous étions devenus, à l’endroit du voleur, d’une incrédulité égale pour le moins à celle du jeune gentleman anglais dont Mérimée raconte l’histoire, lequel, tombé entre les mains d’une bande qui le détroussait, s’obstinait à n’y voir que des comparses de mélodrame apostés pour lui faire pièce.

Nous quittâmes la Carlotta vers les trois heures de l’après-midi, et le soir nous fîmes halte dans une misérable cabane de bohémiens, dont le toit était formé de simples branches d’arbres coupées et jetées, comme une espèce de chaume grossier, sur des perches transversales. Après avoir bu quelques verres d’eau, je m’étalai tranquillement devant la porte, sur le sein rugueux de notre mère commune ; et tout en regardant l’abîme azuré du ciel où semblaient voltiger, comme des essaims d’abeilles d’or, de larges étoiles dont le scintillement formait un tourbillon lumineux pareil à celui que produisent autour du corps des libellules leurs ailes invisibles à force de rapidité, je ne tardai pas à m’endormir d’un profond sommeil, comme si j’eusse été couché dans le lit le plus moelleux du monde. Je n’avais cependant pour oreiller qu’une pierre enveloppée dans ma cape, et quelques cailloux de dimension honnête s’estampaient en creux dans mes reins. Jamais nuit plus belle et plus sereine n’emmaillota le globe dans son manteau de velours bleu. A minuit environ, la galère se remit en marche, et, quand l’aurore parut, nous n’étions plus qu’à une demi-lieue de Cordoue.

L’on croirait peut-être, à la description de ces haltes et de ces étapes, qu’une grande distance sépare Cordoue de Malaga, et que nous avons fait un chemin énorme dans ce voyage, qui n’a pas duré