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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/361

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rabougris, aux attitudes effrayantes, sans aucune trace d’habitation humaine, sans apparence d’être vivant ; — depuis le matin, nous n’avions rencontré qu’un muchacho à moitié nu, poussant devant lui, à travers un flot de poussière, une demi-douzaine de cochons noirs. La nuit vint. — Pour surcroît de malheur, ce n’était pas nuit de lune, et nous n’avions pour nous guider que la tremblottante lueur des étoiles.

A chaque instant, le majoral quittait son siège et descendait téter la terre avec ses mains pour sentir s’il ne rencontrerait pas une ornière, une trace de roue qui pût le remettre sur la voie ; mais ses recherches furent inutiles, et, bien à contre-cœur, il se vit obligé de nous dire qu’il était égaré et ne savait pas où il était : il n’y concevait rien, il avait fait la route vingt fois et serait allé à Cordoue les yeux fermés. Tout cela nous paraissait, assez louche, et l’idée nous vint que nous étions peut-être exposés à quelque guet-apens. La situation n’était pas autrement agréable ; nous nous trouvions pris de nuit dans un pays perdu, loin de tout secours humain, au milieu d’une contrée réputée pour cacher plus de voleurs à elle seule que toutes les Espagnes réunies. Ces réflexions se présentèrent sans doute également à l’employé des mines et à son ami, l’ancien associé de José Maria, qui devait se connaître en pareille matière, car ils chargèrent silencieusement leurs carabines à balles, en firent autant de deux autres placées dans la galère, et nous en remirent une à chacun sans dire un mot, ce qui était fort éloquent. De cette façon, le mayoral restait sans armes, et, lorsqu’il aurait eu des intelligences avec les bandits, il se trouvait ainsi réduit à l’impuissance. Cependant, après avoir erré au hasard pendant deux ou trois heures, nous aperçûmes une lumière bien loin, qui scintillait sous les branches comme un ver luisant ; nous en fîmes tout de suite notre étoile polaire, et nous nous dirigeâmes vers elle le plus directement possible, au risque de verser à chaque pas. Quelquefois une anfractuosité du terrain la dérobait à notre vue. Alors tout nous semblait éteint dans la nature ; puis la lueur reparaissait, et notre espérance avec elle. Enfin, nous arrivâmes assez près d’une ferme pour distinguer la fenêtre, ciel où brillait notre étoile sous la forme d’une lampe de cuivre. Des chariots à bœufs, des instrumens aratoires dispersés çà et là nous rassurèrent tout-à-fait, car nous aurions pu tomber dans quelque coupe-gorge, dans quelque posada de barateros. Les chiens, ayant éventé notre présence, aboyaient à pleine gueule, de sorte que toute la ferme fut bientôt en rumeur. Les paysans sortirent le fusil à la main pour reconnaître la cause de cette