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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/359

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nous n’avions emporté de Malaga aucune provision ; aussi fûmes-nous obligés de souper de pain sec et de vin blanc qu’une femme de la posada voulut bien nous aller chercher, car les gardes-manger et les celliers espagnols ne partagent pas cette horreur que la nature a pour le vide, et ils logent le néant en toute sécurité de conscience.

Vers une heure du matin, l’on se remit en route, et, malgré les cahots effroyables, les enfans de l’employé des mines qui roulaient sur nous et les chocs que recevaient nos têtes vacillantes en heurtant les ridelles, nous ne tardâmes pas à nous endormir. Quand le soleil vint nous chatouiller le nez avec un rayon comme avec un épi d’or, nous étions près de Caratraca, village insignifiant, qui n’est pas marqué sur la carte et n’a de particulier que des sources d’eaux sulfureuses très efficaces pour les maladies de la peau, ce qui attire dans cet endroit perdu une population assez suspecte et d’un commerce malsain. On y joue un jeu d’enfer ; et, quoiqu’il fût encore de très bonne heure, les cartes et les onces d’or allaient déjà leur train. C’était quelque chose de hideux à voir que ces malades aux physionomies terreuses et verdâtres, encore enlaidies par la rapacité, allongeant avec lenteur leurs doigts convulsifs pour saisir leur proie. Les maisons de Caratraca, comme toutes celles des villages d’Andalousie, sont passées au lait de chaux, ce qui, joint à la teinte vive des tuiles, aux guirlandes de pampres, aux arbustes qui- les entourent, leur donne un air de fête et d’aisance bien différent des idées que l’on se fait dans le reste de l’Europe de la malpropreté espagnole, idées généralement fausses, qui ne peuvent être venues qu’à propos de quelques misérables hameaux, de la Castille, dont nous possédons l’équivalent et au-delà en Bretagne et en Sologne.

Dans la cour de l’auberge, mes regards furent attirés par des fresques grossières représentant des courses de taureaux avec une naïveté toute primitive ; autour des peintures se lisaient des copias en l’honneur de Paquirro Montès et de son quadrille. Le nom de Montès est tout-à-fait populaire en Andalousie, comme chez nous celui de Napoléon ; son portrait orne les murs, les éventails, les tabatières, et les Anglais, grands exploitateurs de la vogue, quelle qu’elle soit, répandent de Gibraltar des milliers de foulards où les traits du célèbre matador sont reproduits par l’impression en rouge, en violet, en jaune, et accompagnés de légendes flatteuses.

Instruits par notre famine de la veille, nous achetâmes quelques provisions à notre hôte, et particulièrement un jambon, qu’il nous fit payer un prix exorbitant. L’on parle beaucoup des voleurs de