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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/355

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Mais laissons toutes ces considérations de personnes, et tenons-nous au fond des choses et à la situation des partis dans la chambre.

Nous le répétons ; s’il ne s’agissait que d’un traité de commerce, l’opinion publique le repousserait. On y verrait une nouvelle concession faite aux Belges sans compensation suffisante, une faveur que rien ne justifie. Une convention sur deux ou trois articles paraîtra toujours un moyen d’ouvrir à certains producteurs belges un marché de trente-quatre millions d’aines pour un marché de 4 millions, qu’on ouvrirait à quelques producteurs français. L’union proprement dite est autre chose. Au point de vue industriel, il n’y aurait plus de démarcation entre les deux territoires. Travail, capital, richesses naturelles, tout se trouverait de fait mis en commun. Ce serait une grande société, régie par le principe de l’égalité, lors même que les mises seraient différentes. Les bénéfices se proportionnent à l’apport. Notre industrie tout entière, dans toutes ses ramifications, pourrait profiter sans entraves des ressources de la Belgique et réciproquement, chacun dans la mesure de son étendue et de ses forces. Il y aurait quelque perturbation dans plusieurs de nos industries : c’est probable, nous ne voulons pas le nier ; mais pour prévenir toute perturbation de cette nature, il faudrait décidément immobiliser toute chose. Ne dirait-on pas que les industries, que le commerce, sont faits pour ne jamais éprouver de variations, pour obtenir des revenus notoires et constans comme une rente sur l’état ? C’est le contraire qui est exactement vrai, et c’est parce que le commerce et l’industrie sont exposés aux mauvaises chances comme aux bonnes, que des profits de 10, 12, 15, 20 pour 100 sont réputés légitimes, ne sont nullement taxés d’exagération et d’usure. Quelques-uns de ces profits baisseront demain : c’est possible ; mais donnez-nous la moyenne vraie de vos gains annuels, et nous trouverons encore que vous n’êtes pas à plaindre. Il serait sans doute fort commode d’avoir de superbes profits assurés à tout jamais ; mais ce n’est pas là le commerce, ce n’est pas là l’industrie. Les gains du commerce sont aléatoires de leur nature. Le monde doit marcher, et nous serions encore des barbares, si les argumens dont on se targue aujourd’hui avaient eu quelque valeur aux yeux de nos ancêtres ; car il n’y a pas un progrès de l’industrie, pas une extension de marché, pas une découverte de forces naturelles qui ne dérange certains intérêts, qui ne diminue certains profits. Pour satisfaire certains égoïsmes, il faudrait repousser toute incorporation d’un pays avec un autre : que dis-je ? il faudrait démembrer l’état, et faire de la France un vaste groupe de communes, toutes livrées à leurs rivalités et à leurs jalousies. Dieu merci, ce n’est pas là le sentiment national. L’union douanière avec la Belgique estime grande et féconde pensée, c’est une de ces nobles pensées qui plaisent à la France, parce qu’elle y voit aussi un moyen d’agrandir sa puissance politique et morale.

Est-ce à dire que la mesure ne rencontrera pas dans les chambres de violentes oppositions ? que les grands propriétaires, en particulier les proprié-