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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/332

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et la personne célèbre à laquelle on a prêté ce douteux aphorisme passe aussi pour avoir dit que la meilleure manière de tromper les gens très fins était de leur dire la vérité. Dans les vieilles monarchies, la diplomatie, à force d’expérience, est revenue à la simplicité ; mais les gouvernemens qui débutent dans la carrière, comme tous les commerçans, croiraient être dupés s’ils n’épuisaient pas tout l’arsenal des subtilités diplomatiques, et ils s’imaginent se montrer très forts quand ils se donnent beaucoup de mal pour ne pas dire exactement ce qu’ils pensent. Les États-Unis en sont encore à leur période de finesse, et l’illusion de lord Ashburton, c’est d’avoir cru que cette franchise savante, si on peut l’appeler ainsi, qui, dans les pays avancés, vient de l’impossibilité reconnue des deux parts de se tromper encore, pouvait être de mise avec la diplomatie américaine, qui, précisément parce qu’elle est jeune, tient à se donner un air grave et l’apparence de n’en penser pas moins quand elle ne dit rien.

Le plénipotentiaire anglais nous paraît donc avoir fait preuve d’une grande inexpérience en démasquant tout d’un coup ses batteries, et en faisant dès le premier jour des concessions qu’il eût été plus prudent de paraître accorder à des sollicitations ultérieures. Dès son premier memorandum, lord Ashburton expose sans aucune réserve les motifs qui imposent au gouvernement anglais la nécessité d’une transaction, quelque coûteuse qu’elle doive être. « La portion du territoire contesté que réclame la Grande-Bretagne, dit-il, est aussi impropre à la culture et aussi peu susceptible d’exploitation qu’aucun autre morceau du globe peut l’être, et si ce n’était que ce terrain se trouve être la voie de communication nécessaire aux provinces britanniques de l’Amérique du Nord, je crois pouvoir dire que, quelle que pût être la justice de notre réclamation, nous aurions depuis long temps abandonné cette contestation, et fait volontiers un sacrifice aux désirs d’un pays avec lequel il est tellement de notre intérêt, comme de notre désir, d’entretenir une parfaite harmonie. » (13 juin 1842.) Cette franchise nous semble participer un peu de l’innocence. L’Angleterre voulait conclure à tout prix ; mais était-il donc si nécessaire de le dire ? Elle ne demandait qu’une langue de terre qui lui était indispensable et qu’elle offrait de payer aussi cher que l’on voudrait ; mais les États-Unis ne le savaient-ils pas trop bien pour qu’il fût besoin de le leur rappeler ?

Comme préliminaire de toute négociation, lord Ashburton propose, et c’est ce qu’il pouvait faire de plus sage, de tenir pour non avenu tout ce qui avait été dit depuis soixante ans. Les argumens ont été épuisés des deux parts sans qu’on ait pu jamais arriver à un arrangement ; recommencer les discussions sur la même base, ce serait toujours tourner dans le même cercle : il n’y a donc de solution possible que par un compromis. Lord Ashburton entre bien dans le détail des contestations passées, « mais, dit-il, je ne le fais que pour justifier mon gouvernement du reproche qui pourrait lui être fait de mettre en avant des réclamations qu’il saurait être sans fondement, et qui ne seraient appuyées que sur des considérations de politique et de nécessité.

Le ministre américain ne semble pas très convaincu de ce parfait désin-