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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/331

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Mais la publication de la correspondance échangée entre lord Ashburton et M. Webster est venue jeter un jour nouveau sur la question. Nous comprenons maintenant à merveille que les Anglais ne se montrent pas très fiers de la manière dont cette contestation a été terminée, et que le traité de Washington ait reçu à Londres le nom peu flatteur de capitulation Ashburton.

Nous avons sous les yeux cette correspondance. Nous doutons que la publicité immédiate qui lui a été donnée par le gouvernement des États-Unis soit du goût du gouvernement anglais. Dans tous les cas, elle est assez incompatible avec les habitudes de la diplomatie européenne. Dans notre vieux monde, où l’on apprend depuis long temps à faire des affaires, on comprend la nécessité de la discrétion dans les rapports mutuels des gouvernemens. De plus, dans les gouvernemens monarchiques, le droit de faire les traités appartenant exclusivement au souverain, la publication des pièces diplomatiques est purement facultative, et n’est qu’une concession de la prérogative royale. Aux États-Unis, où le pouvoir exécutif n’a guère d’autre prérogative que celle du veto, c’est-à-dire une action négative, et où la faculté de ratifier les traités réside dans un corps délibérant, ce genre de publicité est une nécessité constitutionnelle. Cette considération, dont M. Webster a sans aucun doute tenu compte, paraît avoir été complètement oubliée ou négligée par lord Ashburton.

La correspondance du ministre américain semble rédigée principalement en vue de la publicité qui l’attend ; ses notes ressemblent beaucoup plus à un compte-rendu à l’usage d’une démocratie jalouse et ombrageuse qu’à des communications adressées au représentant d’une puissance amie. On peut dire que M. Webster pose devant le peuple souverain de l’Union, pendant qu’il fait mine de parlementer avec lord Ashburton. Le plénipotentiaire anglais, au contraire, parle au nom d’un gouvernement qui a les mains libres pour conclure et qui exerce une prérogative réelle sans contrôle, sinon sans responsabilité ; il parle comme un homme qui croit pouvoir compter sur la réserve que se doivent mutuellement les représentans de deux grands pays. Lord Ashburton paraît avoir été complètement la dupe de cette illusion ; il a rédigé sa correspondance comme si elle eût dû rester indéfiniment dans les archives du Foreign Office. Son langage est empreint d’une innocence et d’une sorte de bonhomie qui ne manquent réellement pas d’une certaine dignité, mais qui devaient être peine perdue avec la diplomatie tracassière, mesquine et intolérante d’un état républicain. « Vous devez, monsieur, écrivait-il à M. Webster (21 juin), vous devez vous apercevoir qu’en traitant avec vous, je m’abstiens de ces finesses et de ces manœuvres que l’on suppose, à tort je le crois, être le cortége nécessaire de la diplomatie. Avec une personne de votre pénétration, ces moyens seraient aussi oiseux qu’ils le seraient avec le public intelligent des deux grandes nations dont nous discutons les intérêts. Je ne connais d’autre manière d’agir qu’une communication franche et ouverte.

Assurément, nous sommes de l’avis de lord Ashburton en ce qui concerne sa définition de la diplomatie. On a beaucoup trop abusé de cette prétendue maxime qui dit que la parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée,