Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/315

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la province que, dans ce mois, descendent des montagnes sur Barcelone des bandes de moissonneurs, gens pour la plupart violens et hardis, qui vivent librement le reste de l’année, sans occupation et habitation certaines. Ils portent le désordre et l’inquiétude partout où ils sont reçus, mais il paraît que, le moment de la moisson venu, on ne peut pas se passer d’eux. Cette année, les hommes de sens craignaient particulièrement leur arrivée, pensant bien que les circonstances présentes favoriseraient leur audace, au grand dommage de la paix publique. Ils entraient habituellement à Barcelone la veille de la fête du corps du Seigneur. Il en arriva plus tôt cette année, et leur nombre, plus grand qu’à l’ordinaire, donna de plus en plus à penser à ceux qui se défiaient de leurs projets. Le vice-roi, averti de cette nouveauté, essaya de détourner le danger. Il fit dire à la municipalité qu’il lui paraissait convenable, à la veille d’un jour si sacré, que l’entrée de la ville fût interdite aux moissonneurs, de peur que leur nombre n’encourageât le peuple, qui s’agitait déjà, à tenter quelque mauvais coup.

« Mais les conseillers de Barcelone (ainsi se nomment les magistrats municipaux, qui sont au nombre de cinq), satisfaits en secret de l’irritation du peuple, et espérant que de ce tumulte sortirait la voix qui appellerait un remède aux malheurs publics, s’excusèrent sur ce que les moissonneurs étaient hommes connus et nécessaires pour la récolte. Ce serait, disaient-ils, une grande cause de trouble et de tristesse que de fermer les portes de la ville ; on ne savait d’ailleurs si la multitude consentirait à obéir à l’ordre d’un simple héraut. Ils essayaient ainsi de faire peur au vice-roi, pour qu’il adoucît la dureté de ses manières ; d’un autre côté, ils cherchaient à se ménager une justification, quoi qu’il arrivât. Santa-Coloma leur répondit impérieusement, eu insistant sur le péril qui les attendait s’ils continuaient à recevoir de tels hommes ; mais les magistrats lui répondirent à leur tour qu’ils n’osaient point montrer à leurs concitoyens une telle méfiance, qu’on voyait déjà les effets de semblables soupçons, qu’ils faisaient armer quelques compagnies de la milice pour maintenir la tranquillité, que, dans tous les cas, si leur faiblesse était insuffisante, ils auraient recours à son autorité ; car c’était à lui d’agir, comme gouverneur de la province, tandis que les conseillers de la ville n’avaient que des avis à donner. Ces raisons arrêtèrent le vice-roi ; il ne crut pas convenable de prier, ne pouvant se faire obéir, et il craignit de montrer aux magistrats qu’ils étaient assez puissans pour avoir peut-être son sort dans les mains.