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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/309

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manifestées par toi… » A ces paroles, je m’éveille, pensant trouver le prud’homme qui me parlait ainsi, et je ne vis personne. Aussitôt je fis le signe de la croix sur mon front, et restai quelques jours sans vouloir entreprendre cet ouvrage. Mais un autre jour, dans le même lieu, je revis en songe le même homme, qui me dit : « 0 mon fils ! que fais-tu ? Pourquoi dédaignes-tu mon commandement ? Lève-toi et fais ce que je t’ordonne. Sache que, si tu obéis, toi, tes enfans, tes parens, tes amis, en recueilleront le bon mérite devant Dieu en faveur des peines et des soins que tu te seras donnés… » Aussitôt il fit sur moi le signe de la croix, et appela la bénédiction de Dieu sur moi, ma femme et mes enfans, et je commençai à écrire mon livre. »

Comment serait-il possible de lire le récit d’une croisade ailleurs que dans une chronique qui commence ainsi ? Comment préférer un autre historien à un homme qui a été lui-même un des croisés, qui voit en songe des vieillards vêtus de blanc, et qui écrit d’après l’ordre de Dieu pour appeler la bénédiction céleste sur sa femme et ses enfans ? Songe à faire un livre des grandes choses que Dieu a faites dans les guerres où tu as été : ces chroniqueurs du moyen-âge sont tous les mêmes ; les choses que Dieu a faites, comme dit la grande chronique française : Gesta Dei per Francos. Muntaner serait un barbare, il aurait écrit dans un style informe et confus, qu’il serait encore intéressant à lire, tant il y a de charme dans ces révélations immédiates des idées et des sentimens du passé. Et il s’en faut bien que Muntaner soit un barbare : c’est au contraire un écrivain à peu près accompli dans son genre. La Catalogne et l’Aragon étaient des pays très civilisés au XIVe siècle. Ils avaient hérité de la civilisation provençale du midi de la France, étouffée par la guerre contre les Albigeois. Le catalan, qui est la langue de Muntaner, est à très peu de chose près la langue des troubadours, langue très travaillée, très polie, peut-être trop, car elle tombe dans le raffinement et la subtilité. Il existe toute une littérature catalane qui n’est qu’une annexe de la littérature provençale. Muntaner est un des meilleurs écrivains de cette littérature ; il n’a pour rival que le héros aragonais du XIIIe siècle, le roi batailleur qui a écrit lui-même les aventures glorieuses de sa vie, celui que l’histoire appelle Jacques-le-Conquérant, don Jayme et conquistador.

Tout se réunit donc pour faire de Muntaner un rival redoutable pour Moncada. Le plus souvent, l’historien espagnol ne fait que mettre en pur castillan la prose chevaleresque du chroniqueur ca-