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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/244

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reux et tranquille dans ma retraite pendant toute la belle saison ; l’hiver j’habite à la ville le riche hôtel que m’a laissé mon oncle. J’ai conservé dans le triste quartier du marché le logement que j’ai habité quelques années, lors de mes luttes avec la misère, quand le dégoût des autres professions me faisait croire de si bonne foi que j’avais une irrésistible vocation pour la peinture. Je n’ai rien changé à la disposition de l’atelier ; j’y vais quelquefois passer une journée, lorsque je veux bien raviver mes souvenirs et revoir les jours écoulés. Il y a quelques jours, me trouvant dans un quartier éloigné, j’eus faim, et je cherchai inutilement un restaurant d’une apparence comfortable. Tout à coup je me dis : — Mais, mon bon Louis, vous êtes, ce me semble, devenu terriblement bégueule. Rappelez-vous donc, et vous me ferez plaisir, vos dîners avec un morceau de pain et un morceau de fromage de deux sous ; rappelez vos sensations gastronomiques quand l’état de vos finances vous permettait de vous élever jusqu’à un somptueux cervelas de trois sous.

« J’entrai alors dans un cabaret, je me plaçai à une longue table sur laquelle dînaient des ouvriers, et je dînai comme eux et avec eux.

« Ce retour sur le passé jeta mon esprit, comme de coutume, dans une sorte de rêverie mélancolique qui n’est pas sans douceur. Aussi pris-je, pour la prolonger, la résolution d’aller le lendemain à mon atelier et d’y faire un de mes dîners d’autrefois. Le hasard se chargea de compléter l’illusion en me faisant rencontrer Dubois. Je l’invitai à dîner, il aurait au moins autant aimé dîner à l’hôtel ; cependant il consentit à se prêter à mon caprice et à mon enfantillage. J’étais le lendemain à l’atelier long-temps avant lui ; je retrouvai sur le mur, couleur chocolat, les adresses écrites à la craie des diverses modèles que je faisais poser ; cinq ou six juives plus ou moins belles qu’on retrouve plus ou moins dans tous les tableaux contemporains ; plus, diverses inscriptions également écrites à la craie, telles que :

 Ici on ne parle pas politique ;


ou :

 On est prié de remettre à sa place la pipe dont on s’est servi.


Je retrouvai encore, toujours écrit à la craie sur le mur, un reçu du pauvre diable de tailleur qui me faisait alors de si étranges redingotes.

« Dubois arriva.