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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/232

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qu’il y a une partie de la politesse et de la distinction qui vient du cœur.

Arolise. — Tu ne vois dans tout cela aucun mystère ?

Mélanie. — Aucun, ma tante.

Arolise. — Et tu crois que Louis est véritablement un pêcheur ?

Mélanie. — Sommes-nous donc entrées dans un roman, ma chère tante, où le héros doit nécessairement être autre chose que ce qu’il paraît ? Si Louis n’est pas un vrai pêcheur, ce n’est pas pour nous qu’il a pris ce déguisement, car nous l’avons trouvé en plein exercice de ses fonctions. Est-ce M. de Lieben qui vous a mis cela dans la tête ? est-il fatigué d’être le héros de mon roman, et veut-il se faire relayer ? Ma chère tante, Louis est aussi pêcheur que M. de Lieben est ennuyeux.

Arolise. — Tu pourrais bien avoir raison. Cependant j’ai fait quelques petites remarques qu’il serait bien difficile d’expliquer si Louis est réellement un pêcheur. As-tu fait attention au tabac qu’il fume ? il répand une odeur douce et suave, tandis que, lorsque le père Leleu ou tout autre homme de cette classe prend sa pipe, c’est à donner des nausées.

Mélanie. — Mais vous, avez-vous remarqué son costume, son visage et ses mains, brûlés par le soleil, et son adresse à manœuvrer son bateau, et la familiarité du vieux batelier qui, certes, n’est pas jouée ?

Arolise. — On peut plaider pour et contre : je saurai cela demain. Certes, si le beau pêcheur est M. de Wierstein, comme le pense M. de Lieben, c’est un joli roman, et je donnerai de bon cœur les mains au dénouement, car il me semble que le pêcheur Louis m’honore d’une attention assez audacieuse.

Mélanie. — Et si Louis est un pêcheur ?

Arolise. — Je m’en amuserai un peu jusqu’à la fin de l’été.

Mélanie passa toute la nuit à pleurer. Elle se mit aussi à rassembler tout ce qui, dans le pêcheur, venait à l’appui des soupçons de M. de Lieben ; puis elle se rappela les regards de Louis si constamment fixés sur Arolise. Il l’admire, se disait-elle, mais le pêcheur eût été découragé par les dédains de Mme de Liriau, tandis que M. de Wierstein tombera dans les pièges d’Arolise, et son admiration deviendra de l’amour. Je suis punie de ma lâcheté : j’ai considéré comme une honte mon amour pour l’homme le plus noble et le plus généreux ; je ne le trouvais pas digne de moi, et maintenant ce futile avantage qui lui