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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/228

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XXI.


C’est autour de ces nouveaux personnages que se mit à voltiger l’ame de feu Bressier, après qu’elle eut abandonné Cornélie et son héroïque amant. Louis et Mélanie lui convenaient pour parents. Mélanie était une grande et charmante fille, ses formes étaient riches et sveltes à la fois ; elle avait de grands yeux pleins d’une ardeur voilée, des yeux de velours noir ; ses longs cils, recourbés par le bout, emprisonnaient les plus doux regards, et parfois le ravissant sourire des gens tristes ; ses cheveux bruns, souples, fins, abondants, encadraient admirablement sa figure ; elle avait l’ame douce et aimante. Depuis sa dernière lettre, elle cessa d’écrire à Caroline ; ses idées et ses sentiments étaient trop confus pour qu’elle pût les exprimer à une autre, elle qui ne les comprenait plus elle-même. Elle était un peu effrayée de ce que, par instans, elle croyait voir dans son cœur. Elle retrouvait le beau pêcheur au fond de toutes ses actions et de toutes ses pensées. Elle allait voir quelquefois le matin cette fermière dont Louis avait sauvé l’enfant, et chaque fois elle portait à cet enfant quelque petit présent. Un jour, elle se demanda à elle-même si cette affection pour cet enfant était bien de la bonté et n’était que cela ; elle se demanda si c’était l’enfant qu’elle aimait, et elle eut peur d’elle-même. Seule, elle se répétait les quelques paroles qu’elle avait entendu prononcer à Louis. Elle allait voir le père Leleu, et lui faisait redire les renseignemens bien bornés, ou plutôt les vagues suppositions qu’il avait ou faisait sur le pêcheur. La vue d’un bateau glissant entre les saules l’empêchait de respirer. Plus d’une fois elle passa des heures entières à le regarder pêcher, jeter ses filets et retirer ses nasses ; puis, quand le jour tombait, elle regardait le bateau s’éloigner et s’enfoncer dans la brume empourprée qui entoure sur l’eau le soleil couchant. Quelquefois Louis chantait une chanson de matelot ; elle écoutait jusqu’à ce que la voix se perdit dans le bruissement des feuilles.

— Mon Dieu ! se dit-elle, j’aime, et j’aime un batelier !

— Et pourquoi ne l’aimerais-je pas ? se dit-elle après un moment d’accablement ; n’est-il pas beau, et noble, et courageux ? Qu’a-t-il de moins que les hommes qu’une femme est fière d’aimer ? Des habits faits d’une autre façon, plus d’argent : est-ce là ce qui doit décider l’amour ? Quoi ! j’avouerais sans honte à tout le monde que