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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/219

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accepter un cœur ainsi préoccupé, et j’aurais déjà notifié mon refus, si ma tante, qui n’aime nullement la personne de M. de Lieben, n’était arrivée à aimer un peu son amour, son adoration et sa servilité !

« Donc, accompagnées de M. de Lieben, nous nous sommes fait descendre sur le bord de la rivière ; là, M. de Lieben a commencé à me déplaire singulièrement ; il a appelé le batelier qui devait nous conduire dans l’île ; cet homme n’a pas entendu probablement et n’est venu qu’à un second appel. M. de Lieben lui a reproché son retard avec une hauteur ridicule. Ce pauvre garçon, qui est un jeune homme grand et d’une belle figure, est devenu rouge et a lancé à M. de Lieben un regard plein de fierté qu’il a baissé aussitôt, se rappelant sans doute l’humilité de sa situation.

« J’en ai été le reste de la journée fort malveillante pour M. de Lieben. Rien ne me choque autant, de la part des gens du monde, que leur arrogance à l’égard des gens du peuple. C’est d’ailleurs une chose terrible que de voir un homme humilié. Cela m’aurait paru sans doute moins odieux et moins ridicule à la ville, où l’homme du monde est dans sa puissance, où il est entouré de tout ce qu’il a édifié pour faire respecter cette singulière démarcation entre lui et le peuple.

« Mais nous étions à la campagne, il nous fallait traverser une rivière rapide ; les avantages que peut avoir l’homme de salon n’étaient plus rien ; c’était de force et d’adresse qu’il était question. Le batelier était alors au-dessus du citadin, tout y contribuait ; son costume commode, qui laissait voir les muscles de ses bras, contrastait avec le costume étriqué et gênant de M. de Lieben. Son visage basané était en harmonie avec cette nature riche et un peu âpre, bien plus que les mains et le visage pâle qui, dans un salon, donnent quelque distinction, et aux champs ont l’air d’une maladie. Moi qui ne suis guère populaire d’habitude, je l’étais devenue ce jour-là, tant l’arrogance de M. de Lieben m’avait été désagréable. Ma tante, du reste, quand nous causâmes le soir de cet incident, fut entièrement de mon avis ; mais elle fut bientôt en proie à une inquiétude qui chassa de son esprit toute autre préoccupation ; elle avait perdu dans notre promenade un bracelet d’un grand prix. — Pourvu, dis-je, que vous l’ayez perdu dans le bateau.

— Plutôt que dans la rivière, sans doute ; je suis de ton avis, me dit-elle.

— Non, repris-je, plutôt que partout ailleurs.