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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/21

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voleurs avaient forcé un secrétaire et y avaient pris une somme importante en or que M. Bressier amassait depuis long-temps. Sa frayeur et son désespoir furent si grands, qu’il se mit au lit avec une grande fièvre qui ne le quitta plus.

Une nuit, M. Bressier eut le délire, et, confondant tous les chagrins qui avaient marqué la funeste journée du 3 mai, il cria au voleur ! parla de son argent, des convives invités par sa femme qui emportaient l’argenterie : — On frappe, disait-il ; dites que je n’y suis pas ! Madame n’y est pas non plus ; il n’y a personne ! On ne sait pas quand on reviendra ; on ne reviendra peut-être pas ! J’aurais mieux fait de ne pas revenir, les voleurs ne m’auraient pas tué ! — Puis il demandait à boire, et refusait le vase qu’on lui apportait en criant : — On veut m’empoisonner !

La difficulté de respirer, qui avait toujours été en augmentant, était venue à un degré effrayant ; bientôt il cessa de parler, et, par ses gestes, semblait se débattre et repousser quelqu’un. Puis tout à coup la voix parut lui revenir ; il cria avec force : Au voleur ! au voleur ! fit un bond dans son lit, se raidit, poussa un grand soupir. Son ame, depuis quelque temps, errait sur ses lèvres comme la flamme d’une bougie qui darde au ciel. Le vent veut la déchaîner ; elle ne tient plus à la cire que par ses pieds bleus ; encore un souffle, et elle la quitte, monte et disparaît.

C’est ainsi que l’ame du moribond s’échappa de son corps, et que, jetant sur lui un regard de dédain pareil à celui que laisse tomber sur ses vieilles guenilles un homme long-temps pauvre auquel on apporte de somptueux vêtemens, elle s’enfuit par la cheminée avec la fumée d’un reste de tisane qui bouillait devant le feu.


IV.


Me voici parvenu à un point de mon récit qui me met dans une singulière perplexité. C’est en effet une situation bien difficile que celle d’un pauvre romancier. Sous bien des rapports, il ressemble à un voyageur. S’il raconte des choses ordinaires et communes, on ne le lit pas ; si ses récits sont un peu étranges et inusités, on ne le croit pas. Les gens qui ont la vue la plus courte sont ceux qui nient avec le plus d’obstination l’existence des objets qu’ils ne voient pas. Je ne m’aviserai pas de jurer par telle ou telle chose que ce que je vous dis est vrai ; vous n’êtes pas sans avoir remarqué que le ser-