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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/208

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LE PRÉFET.

Bien obligé, je n’ai pas autant d’ambition que toi. Mais dis-moi pour qui sont les chances ? A qui ira le pouvoir, si le ministère tombe ? ... Je voudrais profiter du temps qui me reste avant mon départ pour faire quelques démarches de précaution. Les absens ont tort, et, dans ces crises, il n’y a pas de position inviolable, si l’on n’a, par avance, pris quelques sûretés.

LE SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL.

Nous n’aurons pas encore Barrot ; cependant le pouvoir gravite vers lui, et le prochain ministère s’en rapprochera. Tu ferais bien de voir quelques-uns des membres du dernier cabinet : il y en a qui reviendront nécessairement.

LE PRÉFET.

Ils auront tous ma carte avant ce soir. J’irai à la place Saint-George et à la rue de la Ville-l’Évêque. Diable ! il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu.

LE SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL.

Sois sans inquiétude ; je serai toujours là, et je te défendrai, quand même je serais dans l’opposition, peut-être mieux encore qu’au pouvoir. Et puis, vois-tu, les ministères tombent, mais la politique reste ; comme le disait un de nos hommes d’état les plus spirituels : c’est toujours le même air de flûte, seulement il est plus ou moins bien joué. Puisque tu n’aimes pas la destitution, ce qui est un goût comme un autre, songe à bien ménager ta position. Ne te livre pas ; donne des espérances à tous, des gages à personne. Crains les bureaux surtout : ils sont impitoyables. Mais le moyen de leur plaire est facile. Crée-leur le moins de besogne que tu pourras, parce que la besogne les fatigue. Ne leur demande jamais de conseils, parce que les conseils les embarrassent et les engagent. Avec ces précautions, tu obtiendras leur estime et leur protection, et ni l’une ni l’autre n’est à dédaigner. Il est des jours où le ministre a besoin d’une préfecture. Il faut satisfaire un député pressé ; on envoie chercher le chef de section : — De quelle préfecture peut-on disposer ? — Il répond toujours en désignant le préfet qui déplaît le plus aux bureaux. Il faut donc les avoir pour soi.

LE PRÉFET.

Ces conseils ne seront pas perdus. Si j’écris une lettre qui ne soit pas indispensable, si je demande jamais un avis, je veux être... destitué.

LE SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL.

Voici le ministre. (Il fait comme s’il continuait la conversation.) Vous n’avez pas d’autre affaire dont vous désiriez m’entretenir ?

LE PRÉFET.

Non.