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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/201

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MONSIEUR L.....

Un ministre ne m’attire point par son titre, et, quand j’ai le malheur de désapprouver ses actes, j’évite sa rencontre.

LE MINISTRE.

J’espérais plus de votre amitié. Depuis mon arrivée au ministère, je vois avec douleur que tous les hommes sur la sincérité desquels je comptais me délaissent et me privent de leurs conseils.

MONSIEUR L.....

Franchement, y auriez-vous grand égard ?

LE MINISTRE.

Pourquoi en douter ?

MONSIEUR L.....

Nos opinions diffèrent tous les jours plus profondément ; j’ai vu tous les ministres s’éloigner ainsi insensiblement, mais par une déviation constante, des idées même qui les avaient élevés. Ce n’est pas vous que j’accuse ; je ne sais quel vertige le pouvoir donne, quelle atmosphère vous respirez dans vos hôtels. En parcourant les salons du monde, en causant avec les hommes politiques, on rencontre un courant d’idées qui a pénétré dans tous les esprits, une opinion commune qui est généralement acceptée ; certains actes sont ou blâmés ou loués d’une voix unanime. Entrez chez un ministre, c’est une façon de voir toute différente ; il y règne une foule de préjugés qu’on ne trouve que là ; on n’y connaît point les hommes, on porte sur eux des jugemens étranges ; on ignore les choses que sait le dernier rédacteur du moindre journal, et l’on en raisonne à contre-sens. Toute discussion devient impossible.

LE MINISTRE.

Vous me permettrez de ne point accepter ce jugement sévère ; mais s’il était fondé, je vous le demande, à qui en serait la faute ? Est-ce nous qui fuyons la lumière, ou la lumière qui nous fuit ? Les hommes sincères et impartiaux s’éloignent de nous. Hors du ministère, plusieurs amis se partageaient ma confiance ; je les avais choisis pour la droiture de leur esprit, l’honnêteté de leur caractère. Une grande intimité politique nous rapprochait : je n’en vois plus aucun. Vous-même, mon cher collègue, n’avez-vous pas fait comme eux ? Simples députés tous deux, sur les bancs de la chambre, sans autre puissance que notre travail, nous nous voyions tous les jours. Nous mettions en commun nos impressions, nos études, nos appréciations diverses. Si nos avis ne s’accordaient point, une discussion amicale et de bonne foi faisait souvent disparaître tout dissentiment et effaçait toujours ce que nos opinions renfermaient de trop absolu. Je n’ai pas la prétention de vous avoir été utile, mais vous me Tétiez souvent. L’accident, je ne trouve pas un autre mot, qui m’a