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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/174

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année au même point, recommencer chaque année le même travail. Une fois la pensée de l’abandon écartée, il n’y avait de raisonnable que l’envoi d’une armée capable de soumettre ou de refouler les Arabes, et une vaste et vigoureuse colonisation s’interposant sur le littoral entre les Arabes et la mer. L’Algérie ne sera définitivement à nous que lorsque nous lui aurons donné une forte ceinture française. Le soi conquis (M. Bugeaud le reconnaît aujourd’hui avec une noble franchise) ne sera point avare de ses dons aux colons intelligens et laborieux. Seulement tenons-nous en garde contre toute illusion. Une colonisation sérieuse, digne de la France, suppose trois conditions essentielles : des colons actifs, robustes et nombreux, un capital suffisant, et une armée protectrice. Qu’une seule de ces conditions vienne à manquer, et tout le système s’écroule. Si le capital est insuffisant, les colons, après avoir langui quelque temps sur un sol qu’ils n’auront pas les moyens d’exploiter, périront misérablement de détresse et de maladie, on ils s’empresseront d’abandonner l’Afrique, maudissant le jour où ils prêtaient l’oreille aux séduisantes paroles des colonisateurs, à de vaines et coupables promesses. Que le capital soit fourni par le gouvernement, par des particuliers ou par des compagnies, qu’il soit donné ou avancé sous telles ou telles conditions, peu importe, si d’ailleurs l’avance est réelle, suffisante, et les conditions équitables. Ce que nous craignons, et l’histoire, parles plus déplorables exemples, paraît justifier nos craintes, c’est une colonisation entreprise à la légère, sans moyens proportionnés au but, par entraînement et séduction de la nouveauté plutôt que par réflexion et calcul. C’est en pareilles matières que l’enthousiasme n’est que folie.

Quant à l’armée, M. Bugeaud (et c’est là le but capital de sa publication) ne demande rien moins que quatre-vingt mille hommes bien au complet. Laissons aux hommes du métier les détails stratégiques ; à eux de décider si les deux lignes d’occupation que trace M, le gouverneur-général sont nécessaires, si les stations sur chaque ligne sont bien choisies, si elles ne sont pas trop multipliées, si avec des corps d’armée en bien moindre nombre, mais plus forts et autrement placés, on ne pourrait pas atteindre le même but. Il est des hommes de guerre qui estiment pouvoir défendre la colonie et refouler de plus en plus les Arabes avec cinquante mille hommes. Quoi qu’il en soit, le raisonnement de M. Bugeaud, le raisonnement général, est sans réplique. Si l’armée est insuffisante, elle n’inspire aucune crainte, elle n’exerce pas une protection efficace ; vous ne pouvez ni cultiver le sol occupé, ni faire payer aux Arabes les impôts accoutumés. C’est alors que l’armée ne peut tirer toutes ses ressources que de la France. L’Afrique n’est plus qu’une méchante caserne, qu’un logement militaire insalubre et où il faut tout apporter, le pain pour les hommes, le fourrage pour les chevaux, et presque l’eau pour boire. Si au contraire l’armée est nombreuse et redoutable, les cultivateurs prennent courage, les Arabes sont intimidés, le sol conquis nous donne des récoltes, et les indigènes approvisionnent nos marchés. Alors les denrées, ainsi que l’expé-