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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/169

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gouvernement éclairé se place plus haut et procède autrement. Le gouvernement anglais et le gouvernement américain ont parfaitement saisi, chacun dans l’intérêt bien entendu de son pays, toutes les données de la question. En signant le traité, ils ont, l’ait et l’autre, habilement accompli leur mission.

Le gouvernement anglais ne pouvait pas prudemment ajouter aux difficultés de sa situation les dangers d’une lutte avec les États-Unis, d’une lutte qui pouvait éclater d’un instant à l’autre, malgré les deux gouvernemens et pour ainsi dire à leur insu. Sans avoir rien à en craindre de sérieux et d’irréparable au point de vue politique, l’Angleterre n’aurait pas moins éprouvé, par cette collision, de grandes pertes commerciales et de cruels embarras. La conservation du Canada et le maintien de la paix publique dans ce pays si facile à ébranler, et dont la réorganisation est si récente et si frêle, auraient imposé au gouvernement anglais de grands sacrifices. L’Angleterre, trop occupée partout ailleurs, devait mettre son esprit en repos à l’endroit de l’Amérique. Que lui importe, dans ce moment, un territoire un peu plus ou nu peu moins étendu au Canada ? Lorsqu’il s’agit pour elle de savoir si elle repassera ou non l’Indus, si elle marchera ou non sur Pékin, si, dans le cas d’une crise toujours menaçante en Orient, elle dressera ses tentes en Égypte, en Syrie, pouvait-elle insister pour quelques lieues de terrain de plus ou de moins dans le nord de l’Amérique, et risquer pour ce mince intérêt de voir ses forces divisées et paralysées dans une circonstance décisive ? Sur les autres questions, l’Angleterre n’a pas obtenu les stipulations qu’elle aurait désirées ; mais le contraire n’a pas été non plus formellement stipulé. Le traité est remarquable plus encore par le silence qu’il garde sur les questions les plus délicates, que par les clauses qui s’y trouvent exprimées. Ce n’est que par induction qu’on peut se rendre compte des avantages obtenus dans la négociation par le ministre américain. Le ministre anglais ne lui a pas fait de concessions directes, mais il ne l’a pas empêché de prendre et de retenir, à la seule condition de ne pas prononcer le nom de tout ce qu’il prenait et retenait. Ajoutons, quant au droit de visite, que lord Ashburton a pu glisser à la fin du traité un petit article qui, loin d’être stérile, produira peut-être un jour de nombreuses et importantes conséquences. Quoi qu’il en soit, il est également vrai que le ministre américain a tiré de la situation de l’Angleterre tout le parti qu’il pouvait espérer d’en tirer. S’il avait prétendu forcer l’orgueil britannique dans ses derniers retranchemens, la négociation n’aurait pas eu de résultat, et les États-Unis, qui, à leur tour, ne sont pas dans une situation brillante, auraient laissé échapper le seul moment peut-être où il leur était possible d’arriver sans effort à une transaction à la fois utile et honorable. Les États-Unis, pendant long-temps encore, auront besoin des capitaux de l’Angleterre. Les deux pays jouant à l’égard l’un de l’autre le rôle de capitalistes et d’entrepreneurs, toute rupture leur serait funeste.

L’affaire du tarif américain est enfin terminée. Les États-Unis veulent, eux aussi, entrer définitivement dans les erremens du système protecteur et