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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/149

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tout entière a pour uniques ressources les profits de la spéculation. Pour l’Angleterre, le monopole du commerce n’est rien moins qu’une condition d’existence. Pour soutenir la guerre industrielle, elle a économisé sur ses frais de production à tel point que, dans l’industrie des tissus, les prix de fabrique ont été abaissés graduellement de 12 à 1. Malgré son ingénieuse activité, des prohibitions ou des rivalités heureuses l’ont écartée de plusieurs marchés, et sa population ouvrière, augmentée artificiellement par des machines qui remplacent, dit-on, quatre-vingt-quatre millions d’hommes, est tellement surabondante, qu’il y a partout encombrement et malaise. Récemment, une commission d’enquête, après avoir déclaré que les tisserands à la main ne pouvaient plus vivre, même par un travail de seize heures par jour, ajoutait ces lamentables paroles : « Nous n’osons pas dire si ces hommes, libres de prendre d’autres occupations, en pourront trouver ; l’agriculture n’a pas besoin d’eux, ni aucune autre industrie non plus ! » Que feront-ils donc ? On frissonne à la seule réponse qui soit possible.

Tout en tenant compte de la différence qui existe entre la constitution britannique et celle des autres peuples, on ne peut voir, sans inquiétude pour l’avenir, ce vertige industriel qui tourmente l’Europe entière. N’y aurait-il pas moyen de constituer l’industrie sans amortir son principe fécond, de concilier les droits des individus qui produisent avec les intérêts généraux de la société ? Voilà ce que se demandent aujourd’hui les hommes d’état et les économistes de tous les pays. Or, dans cette controverse comme dans tous les débats de ce monde, nous retrouverons trois groupes principaux : aux extrémités, des opinions tranchées, contradictoires, et au milieu, ceux qui cherchent la conciliation des principes et des intérêts. D’un côté sont les théoriciens qui voient tout le’ mal dans les restrictions apportées à la doctrine du « laissez faire, laissez lasser. » A l’opposé se dresse un parti violent et expéditif, qui n’hésiterait pas à sacrifier la liberté industrielle. Le parti intermédiaire se compose de ceux qui voudraient, non pas asservir l’industrie, mais lui imposer le free des règlemens, la garantir elle-même de ses propres excès.


IV.

La liberté illimitée du commerce a pour apôtres les économistes qui sont restés fidèles aux traditions et à la méthode d’Adam Smith. Surpris à l’improviste par le soulèvement des adversaires de l’école anglaise, ils se sont ralliés et ont repoussé les attaques d’une façon ingénieuse, sinon décisive. S’il y a désordre et souffrance dans le monde commercial, c’est, disent-ils, parce que la prétendue liberté du commerce n’est qu’un mensonge. En tous pays, la spéculation est faussée par des douanes, des monopoles, des tarifs qui repoussent les marchandises étrangères, des primes à la sortie des produits nationaux, et autres moyens de protection qui ne sont qu’un impôt prélevé