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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/133

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quentes : le sang coula souvent dans ces rues étroites et assombries par des maisons à plusieurs étages, où la population ouvrière était entassée ; on dit ; même que les esclaves, dans un jour de victoire, se substituèrent aux hommes libres, à ces marchands qui, suivant le prophète Isaïe, étaient riches et fiers comme des princes. Carthage, épuisée par la lutte du riche et du pauvre, était blessée à mort long -temps avant son duel avec Rome. Après le triomphe de la démocratie athénienne, le peuple exige qu’on maintienne à bas prix les denrées, au moyen des monopoles, des réquisitions, des taxes, des primes d’importation. Aussitôt les spéculations commerciales, manquant de base, s’arrêtent, le pays s’appauvrit. Pour soutenir sa splendeur, Athènes est obligée de pressurer ses alliés, et elle provoque ainsi la réaction qui cause sa décadence.

Pour briser les innombrables intérêts qui se croisent dans la trame des relations civiles, il ne faut qu’un accès de fièvre révolutionnaire ; il faut des siècles pour renouer tous les fils rompus. Dans le monde romain, la victoire du parti populaire, sanctionnée par l’établissement du régime impérial, occasionna un déclassement complet de conditions. On n’eut pas beaucoup à souffrir d’abord du bouleversement. Le gaspillage du butin accumulé depuis des siècles, la spoliation des proscrits, les tributs des provinces lointaines, quelques guerres heureuses, permirent pendant long temps de fournir au peuple du pain et des spectacles ; mais enfin ces ressources s’épuisèrent. Le cercle des conquêtes ne pouvait plus être élargi, et les provinces associées à l’empire ne souffraient plus qu’on les épuisât au profit de l’Italie, Il fallut, pour alimenter la société, réorganiser le travail. Jamais circonstance plus favorable ne fut offerte à des hommes d’état ; le champ était libre, on pouvait construire à nouveau. La chute des grandes maisons, le morcellement des propriétés avait fait déchoir l’esclavage agricole ; les grandes villes industrielles, englobées dans l’empire, avaient perdu avec la liberté leur énergie féconde. Qui eût été assez riche alors pour entretenir, comme autrefois, de ces ateliers d’esclaves où on fabriquait pour la consommation d’une seule famille ? Plus de ces âpres spéculateurs, comme les Scaurus ou les Crassus, qui façonnaient des esclaves à divers métiers pour les louer à la journée. Le génie de la spéculation s’éteignait avec l’ordre des chevaliers ; trop heureux de conserver la fortune acquise, le parvenu vivait obscurément dans ses terres, sans autre ambition que de s’y faire oublier. La stagnation des travaux, la dispersion des anciennes clientelles, les affranchissemens forcés ou volontaires, ne cessaient de jeter sur le pavé des villes une foule d’hommes affamés, malgré leur titre sonore de citoyens romains.

Une dissolution complète de la société paraissant imminente, on essaya de la prévenir par une classification nouvelle des élémens sociaux. Les grands jurisconsultes du second siècle mirent sans doute la main à l’ouvre. Les documens, trop rares sur ce point, nous laissent dans le doute sur le véritable esprit de cette réforme. Soit que le capital enfoui eût cessé de vivifier le tra-