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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/127

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bruyante que décisive. Nous ne sommes pas de ceux qui ont à produire une recette générale et infaillible pour la guérison des infirmités sociales. Nous avons pensé seulement qu’il pourrait être utile de grouper les opinions en les soumettant tour à tour à l’épreuve de la critique. Poser nettement les problèmes, c’est en avancer la solution. L’étude que nous allons entreprendre nous permettra, d’ailleurs, de constater les tendances presque générales de l’économie politique, appréciation que nous ferons sortir, autant que possible, de l’examen des derniers ouvrages consacrés, chez nous, aux intérêts publics.


I.

La prospérité des nations est toujours un résultat complexe. Deux ordres de faits y contribuent : faits moraux, qui dépendent des croyances religieuses, des institutions, du mouvement intellectuel, des vertus civiques ; activité industrielle, qui a pour effets la satisfaction des besoins, et même, s’il se peut, l’enrichissement de la communauté. Ce dernier ordre de phénomènes circonscrit la sphère de l’économie politique. Cette science ne saurait donc être qu’une exposition des lois suivant lesquelles se forment ou se dissipent les valeurs qui constituent la fortune d’une société.

Il n’est pas inutile aujourd’hui de rétablir cette définition. La plupart des économistes contemporains, reconnaissant avec amertume que la richesse d’un peuple n’est pas la garantie du bien-être général, sont les premiers à condamner leur science. Dans l’espoir de remédier à son insuffisance, ils en élargissent démesurément le cadre ; ils en font une sorte d’encyclopédie sociale où trouvent place l’éducation, le culte, la police, le régime moral, et dont la théorie de la richesse ne forme plus qu’une branche isolée sous les noms pédantesques de chrématistique, de catallactique, ou de ploutonomie. Au lieu d’agrandir l’économie politique, cette tendance, nous le craignons, aura pour effet de l’affaiblir en altérant son caractère scientifique. Ce qui constitue une science, c’est moins l’abondance des notions que leur enchaînement logique ; c’est l’intelligence des rapports de cause à effet, au moyen de laquelle il devient possible de prédire les phénomènes qui se produiront dans une circonstance donnée. Si l’astronomie a été placée au sommet dans l’échelle de nos connaissances, c’est qu’elle prévoit le jeu des ressorts célestes avec une merveilleuse précision. Sans cette faculté de prévoyance, la médecine sociale, comme celle du corps humain, ne serait plus qu’un empirisme trompeur. Mais comment l’économiste pourra-t-il prévoir, s’il se place dans l’ordre moral où s’exercent les volontés libres ? La précision mathématique est-elle applicable aux aberrations des intelligences, aux capricieux entraînemens des passions ? Qu’on médite le titre que Smith a donné au livre qui a constitué définitivement la science économique ; on reconnaîtra qu’en annonçant des Recherches sur la nature et la cause de la richesse des nations, il