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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1027

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mépris de la vie humaine ! quel dédain de toute justice ! Quiconque, dans les vingt-quatre heures, ne livrera pas les armes appartenant à la milice nationale ou extraites des magasins de l’état, sera fusillé. Quiconque commettra un vol ou tout autre crime contre l’ordre public sera puni de mort. Les dénonciateurs seront largement récompensés. Tout militaire, tout marin ou employé civil ayant prêté obéissance à la junte révolutionnaire sera jugé par une commission militaire. S’il ne se présente pas de lui-même, il sera passé par les armes. Tout maître de maison qui lui donnerait asile serait également fusillé. Et pour que le ridicule ne manque pas à ces incroyables ordonnances, on termine en prescrivant aux Espagnols, militaires et bourgeois, de jeter le voile de l’oubli sur les évènemens passés et de s’embrasser comme des frères ! C’est probablement pour sceller cette paix touchante que, ne pouvant pas saisir les chefs de l’émeute, on s’est jeté sur les miliciens qu’on a trouvés sous sa main, qu’on en a arrêté deux cents, et qu’on a commencé par en fusiller quelques-uns !

Les cortès n’avaient donc pas tort d’insister auprès du régent sur le respect de la légalité. Elles avaient le pressentiment des énormités qu’on allait commettre à Barcelone. Le régent, de son côté, s’empressait de proroger les cortès. Il ne se dissimulait pas que, si le bruit du bombardement eût retenti au sein de l’assemblée, il y aurait soulevé ce cri d’indignation qu’il a soulevé dans l’Europe entière ; il savait bien que les bandi de Van Halen auraient probablement provoqué de la part des cortès une réponse fort sévère. Au reste, il sera curieux de voir ce que l’Espagne va faire, en présence de ces excès. Si elle les approuve ou les souffre, nous en conclurons que don Carlos a seul bien jugé ses concitoyens, qu’il leur faut en effet un rey netto entouré d’inquisiteurs et de bourreaux.

Ce qu’on ne peut assez louer, c’est la conduite de notre consul et de notre marine à Barcelone. Sans se mêler aux querelles politiques de l’Espagne, ils ont rempli tous les devoirs de l’humanité, sans distinction de personnes, avec un dévouement, un courage, une intelligence, une persévérance admirables. Tandis que Van Halen pénétrait dans Barcelone comme dans une ville conquise, à travers les ruines qu’il avait faites et les incendies qu’il avait allumés, trois cents marins du Jemmapes, envoyés par M. Gatier, officier des plus distingués et qui commande la station, parvenaient à se rendre maîtres de ces feux que d’autres plus encore que nous auraient de s’empresser d’éteindre. M. Gatier, par son activité, sa prudence, sa fermeté, a pu arracher aux flammes les plus beaux quartiers de la ville, accorder un asile à la famille de Van Halen, soustraire les chefs de l’insurrection aux instigations tardives de leur parti et aux vengeances du vainqueur, et protéger en même temps de la manière la plus efficace la vie et les propriétés de nos nationaux. La flotte française a été pour tous un asile toujours ouvert et inviolable. Le drapeau tricolore a été le drapeau de l’humanité ; rien de plus, rien de moins. C’est là la véritable neutralité, honnête, franche, désintéressée,