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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1025

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— Ô farouches oiseaux ! quoi ! ce n’est pas la trombe,
Ce n’est pas l’aquilon que votre aile connaît ?
— Non, du côté des monts c’est un monde qui tombe.
— Non, du côté des mers c’est un monde qui naît.

Et le poète a dit : — Que Dieu vous accompagne !
Retournez l’un et l’autre à vos nids hasardeux.
Toi, va-t-en à ta mer ! toi, rentre à ta montagne !
Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

L’Amérique surgit, et Rome meurt ! ta Rome !
Crains-tu pas d’effacer, Seigneur, notre chemin,
Et de dénaturer le fond même de l’homme
En déplaçant ainsi tout le génie humain ?

Donc la matière prend le monde à la pensée !
L’Italie était l’art, la foi, le cœur, le feu ;
L’Amérique est sans ame. Ouvrière glacée,
Elle a l’homme pour but ; l’Italie avait Dieu.

Un astre ardent se couche, un astre froid se lève.
Seigneur ! Philadelphie, un comptoir de marchands,
Va remplacer la ville où Michel-Ange rêve,
Où Jésus met sa croix, où Flaccus mit ses chants !

C’est ton secret, Seigneur. Mais, ô Raison profonde,
Pourras-tu, sans livrer l’ame humaine au sommeil,
Et sans diminuer la lumière du monde,
Lui donner cette lune au lieu de ce soleil ?


Victor Hugo.