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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1023

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l’Inde avait porté dans l’occupation de sa nouvelle conquête le même esprit d’incapacité et d’inconduite qui avait distingué ses négociations. « L’exposé que le gouverneur-général a fait de ses vues dans les papiers parlementaires, disait Burnes, est un pur escamotage (pure trickery)…. Je lis tous les jours des feuilles entières de la main du gouverneur-général, pleines de louanges intarissables sur sa sagesse et sur sa prévoyance, dont il parle certainement un peu trop souvent…. Les bêtises (sic) que je vois faire ici tous les jours me font hausser les épaules. » Plus tard, en 1840, il écrivait encore. : « Je ne puis vous écrire que des choses alarmantes ; je ne sais comment tout ceci finira. Ce pays est allé au diable. L’envoyé (M. Mac-Naghten ) s’est imaginé que tout allait bien ; le roi a pris un fou pour ministre, et tout le pays tourné contre nous…. Il n’y a ici qu’une profonde imbécillité… Notre marche au-­delà de l’indus a été entreprise sans réflexion. »

Que le gouvernement anglais n’accuse donc pas les vaincus des crimes dont son aveuglement et son ambition ont été la première cause, et qu’il se retire silencieusement de cette terre désolée, sur laquelle il a déchaîné un torrent de passions sauvages qu’il n’a pas su contenir.

On disait il y a six mois dans cette Revue : « Qu’enfanteront ces stériles représailles ? Quand l’Angleterre aura écrasé ces tribus sauvages, quand elle aura repris ces villes échappées de sa main, que fera-elle du fruit deux fois ensanglanté de sa conquête ? Si elle fait de cette partie de l’Asie un nouveau pays tributaire, elle n’y pourra régner que par la force, et épuisera son trésor et ses armées sur ce sol ingrat. Si, au contraire, après être allée donner la sépulture aux ossemens abandonnés de ses enfans, elle se retire de cette terre de triste mémoire, et rentre dans ses frontières naturelles, alors elle laissera derrière elle toute une race ennemie, ennemie par le sang, par la religion, par le souvenir de mutuelles et ineffaçables injures. » L’Angleterre a pris le dernier parti. Elle abandonne sa conquête ; mais lui est-il permis de l’abandonner pour toujours ? Lord Palmerston s’écriait, quelques jours avant la clôture de la session : « Je dois dire, comme l’expression de la plus pro­fonde conviction que j’aie jamais eue dans tout le cours de mon existence, que les plus grands intérêts du pays seraient sacrifiés, si nous abandonnions la position militaire de l’Afghanistan. Croyez-le bien, si vous l’abandonnez, quoique vous puissiez alléger votre tâche pour le présent, le jour viendra où vous serez obligés de réoccuper le pays avec infiniment plus de sacrifices d’hommes et d’argent. » Lord Palmerston dit peut-être vrai ; mais, si l’Angle­terre est un jour fatalement forcée d’enfouir encore ses armées et ses trésors dans l’Asie centrale, elle le devra à la politique extravagante et coupable qui, dans les trois ou quatre dernières années, a troublé le monde entier. Le gou­vernement de l’Inde pouvait trouver des alliés au-delà de l’Indus, il s’y est créé des ennemis mortels ; il pouvait y établir l’ordre et la paix, il n’y laisse que l’anarchie et ses crimes ; il avait semé le vent, il a recueilli la tempête.


JOHN LEMOINNE