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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1020

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l’industrie anglaise a pensé périr dans ses propres excès. Nous lisions il y a quelques jours, dans un des journaux les mieux faits de l’Angleterre, le Spectator. « La tragi-comédie du temps où les produits anglais jonchaient les quais de Rio-Janeiro, à si bas prix qu’ils ne valaient pas la peine d’être emmagasinés, et où les spéculateurs se jetaient comme des fous dans les mines de l’Amérique du Sud, peut revenir encore ; nous pourrons revoir des espérances fiévreuses, des crédits sans bornes, des banques, des sociétés par actions, qui naîtront comme des moucherons, des songes d’Eldorado ; puis, au bout, un craquement universel répandant la banqueroute, la désolation et la ruine par toute la patrie. »

Ces énergiques avertissemens seront probablement perdus. L’industrie se jettera dans la carrière des aventures. Elle a devant elle 300 millions d’hommes dont les goûts, les habitudes et même les besoins sont à peu près inconnus. C’est une expérience à faire, les premiers venus en porteront la peine ; mais peu à peu le commerce, un moment troublé et bouleversé par cette commotion violente, reprendra son niveau, et le fleuve de l’industrie européenne, continuant majestueusement son cours, ira inonder et féconder ce monde mystérieux.

Pendant que les Anglais ouvraient la Chine, d’autres triomphes, mais des triomphes nécessaires pour couvrir un grand désastre, suivaient leurs armes dans l’Afghanistan. Nous avons raconté les péripéties de la conquête du Caboul, et la sanglante catastrophe qui l’avait terminée. Le gouvernement de l’Inde, accablé par ce coup inattendu, avait d’abord ordonné l’évacuation de tout le pays, mais il s’éleva en Angleterre un tel cri de réprobation et de vengeance, qu’il fallut marcher en avant. Lord Palmerston, le premier auteur de tous ces maux, osa dire dans le parlement : « Il n’y a rien qui puisse nous infliger un plus honteux déshonneur, rien qui puisse faire monter une plus profonde rougeur aux joues de tout Anglais, rien qui puisse porter un coup plus fatal à notre domination dans l’Inde, que l’abandon de l’Afghanistan dans de pareilles circonstances. De quelque bouche que sortissent cesparoles, elles exprimaient cependant les vrais sentimens de la nation. Le sang anglais et l’honneur anglais avaient coulé par tous les pores ; les morts demandaient la vengeance, les prisonniers appelaient la liberté. Après quelques infructueux essais de négociations, le gouvernement de l’Inde se prépara à envahir et à occuper de nouveau cette terre de lugubre mémoire.

Depuis près d’un an que les Afghans avaient fait leur meurtrière explosion, ils étaient restés livrés à la plus complète anarchie. Le shah Soudja, le roi rétabli par les Anglais, avait été massacré au milieu du tumulte de l’insurrection ; son fils, Futteh-Jung, avait été mis sur le trône comme un misérable instrument par le fils de Dost-Mohammed, le véritable chef de la révolte, le seul homme qui fût parvenu à saisir quelques lambeaux de l’autorité dispersée. Sans suivre les Anglais dans toutes les vicissitudes de leur seconde invasion, nous dirons seulement qu’ils se formèrent en deux divisions pour marcher sur Caboul, et pour ramasser sur leur passage les restes de leurs