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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1019

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Il est curieux de suivre le développement de la demande de cet article. En 1669, la compagnie anglaise des Indes reçut son premier chargement qui contenait 143 liv. En 1678, elle en importa 4,713 liv., mais cette importation encombra tellement le marché, que pendant les six années suivantes il n’en fut importé que 318 liv. Cependant, de 1700 à 1800, les ventes de thé de la compagnie s’élèvent au chiffre de 750,219,016 liv., représentant une valeur de 129,804,595 liv. st. (4,245,114,875 fr.) Depuis le commencement de ce sièclejusqu’à 1830, les ventes se sont élevées au chiffre de 900 millions de liv. pesant, qui ont rapporté au trésor 104,856,858 liv. st. (2,621,421,450 fr.).

L’échiquier anglais perçoit annuellement plus de 75 millions de fr. de droits sur le seul article du thé, et il est probable que la consommation de cette feuille augmentera avec les facilités nouvelles qu’en acquerra l’exportation.

Mais ce qui a ranimé surtout les espérances du commerce anglais, c’est la perspective de l’ouverture d’un marché de 300 millions de consommateurs. Depuis le commencement du XIVe siècle, la population de l’empire chinois a subi une progression surprenante. Les recensemens accusent : en 1393, 60,543,811 habitans ; en 1743, 157,301,755 ; en 1792, 307,467,200 ; en 1813, 361,693,879, y compris les habitans de la Tartane et des provinces dépendantes.

Le docteur Morrison, qui jouit d’une grande autorité en cette matière, et qui est le même, si nous ne nous trompons, qui sert en ce moment d’interprète officiel en Chine, a emprunté à un tableau publié en 1825 par le gouvernenment chinois, et appelé le Ta-tsing, un recenseraient de la Chine proprement dite, suivant lequel les provinces sont au nombre de 14, comprenant 1,225,823 milles carrés, ou 784,526,120 acres anglais, et contenant une population de 352,866,012 ames, ou 288 par mille carré. C’est cet énorme marché qui se trouve aujourd’hui ouvert à l’industrie étrangère. Comment s’étonner que les Anglais soient exaltés, presque égarés, par une perspective aussi illimitée, et que déjà ils disent que la Chine seule, si on sait s’en servir, pourrait permettre à l’Angleterre de soutenir au moins le double de sa population manufacturière actuelle, et de doubler son commerce en répondant à une demande qui pourrait être plus considérable que celle du reste du monde ? Nous reconnaissons bien là cette fièvre de spéculation, cette hystérie industrielle, qui dévore l’Angleterre jusqu’à la moelle des os. Nous ne serions pas surpris de la voir bientôt présenter un spectacle semblable à celui qu’offrit la France sous le règne aussi court que funeste de Law, et de voir la Chine en actions comme le furent les rives du Mississipi. Jamais, depuis un demi-siècle, l’Angleterre n’a pu profiter d’une grande fortune commerciale sans en abuser par un jeu effréné. Lors de la réouverture du commerce de l’Amérique du Nord après la guerre de l’indépendance, lors de l’ouverture des marchés de l’Amérique du Sud après l’émancipation, des marchés de l’Europe après les guerres de l’empire, et des marchés de l’Inde après la cessation du monopole de la compagnie, à toutes ces époques de renaissance,