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roseaux de marbre dont les sculpteurs du dernier siècle ornaient leurs statues de fleuves. Des rochers, couverts de la même végétation, semblent surgir de toutes parts, se multiplient rapidement et se rattachent les uns aux autres. Enfin de vastes bancs d’un sable jaunâtre, de vertes prairies de zostères ou plantes marines, sortent à leur tour de dessous les flots, unissent ces points naguère isolés, et l’archipel tout entier ne forme plus qu’une grande île de sept lieues de tour, coupée çà et là par quelques rares et étroits canaux.

Il est difficile de se faire une idée de l’aspect de désolation que présentent pendant la basse mer certaines parties de Chausey, celles surtout qui sont placées au nord-ouest de l’Île-aux-Oiseaux, de la Grande-Hétardière et de l’Enseigne. On dirait les débris de quelque montagne jetés pêle-mêle au milieu de l’Océan. Des blocs de toute forme, de toute dimension, se groupent de mille manières, se dressent en pyramides, s’échelonnent en gradins irréguliers, s’amoncellent comme les ruines confuses de quelque édifice de géant, ici relevés comme de colossales pierres druidiques, là enchevêtrés comme les matériaux informes des constructions cyclopéennes, quelquefois suspendus et comme en équilibre, à faire croire qu’un souffle va les renverser. En considérant cette effroyable image du chaos, on est porté tout d’abord à voir dans ce désordre les traces d’une de ces grandes convulsions de la nature qui soulèvent une chaîne de montagnes ou creusent une mer. Il n’en est rien pourtant : l’action lente mais incessante des agens atmosphériques, jointe au choc réitéré des vagues, a suffi pour produire ce bouleversement, qui n’existe d’ailleurs qu’à la surface. Avec un peu d’attention, on retrouve sous ces blocs si puissamment remués la stratification régulière de l’île, et on s’explique facilement un phénomène qui se reproduit tous les jours.

Nous avons vu que le squelette géologique de Chausey était entièrement granitique, et devait très probablement son existence à un bouillonnement isolé de ce grand feu central dont la lave fluide porte la mince écorce que nous habitons. Lorsque cette masse incandescente sortit des entrailles de la terre, elle se trouva entourée d’eau et se refroidit rapidement. De là un retrait brusque qui produisit des fentes entrecroisées bientôt remplies par les débris et les matières qui ont formé la pierre pourrie. Celle-ci ne peut résister long-temps au choc des lames, et, en se désagrégeant, elle laisse entièrement isolés les blocs plus compactes que la mer transporte ensuite à des distances quelquefois considérables malgré leur énorme