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MOUNY-ROBIN.

manqua. Le coup chargé par Mouny avait porté, l’autre avait été casser une branche dix pieds trop haut.

— Et maintenant, chargez le côté droit, dit mon frère. Il est possible que par là le fusil soit meilleur.

— À votre aise, dit Mouny-Robin. Il chargea le droit, et mon frère le gauche. Avec le gauche il toucha, avec le droit il ne toucha point. L’épreuve fut répétée toujours en sens contraire, cinq ou six fois de suite, et le résultat fut toujours celui que Mouny avait annoncé. À la septième : — Cette fois, dit-il, vous allez tuer avec votre charge et manquer avec la mienne ; je suis fatigué. Le fait suivit et confirma la prédiction.

De pareilles expériences ne pouvaient pas être attribuées obstinément au hasard et à l’adresse. Mouny était parfois lui-même d’une maladresse incroyable, et il n’en paraissait ni surpris ni humilié. Je sentais cela, disait-il. Il n’y mettait pas d’autre amour-propre. Il était beau chasseur comme on est beau joueur. Nous lui accordions d’être plus exercé et plus habile que nous ; cela ne suffisait pas pour expliquer les faits de divination véritable dont nous étions témoins tous les jours. Il me serait difficile de traduire nettement l’impression que ces faits produisirent sur nous à la longue. Il n’y a pas de fait si remarquable auquel on ne s’accoutume, et pourtant rien au monde n’est aussi difficile à vérifier et à constater qu’un fait de ce genre. Les continuelles et consciencieuses recherches de certains partisans du magnétisme, qui ne sont ni des fous, ni des charlatans, ont bien assez prouvé que la simple conquête d’un fait patent et incontestable peut être l’œuvre de toute une vie. Mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que ce fait à peine conquis entre d’emblée dans les esprits simples et droits sans y produire ni étonnement ni inquiétude. Je ne sais pas si les savans s’y soumettent aussi facilement, j’en doute. Leur orgueil a trop à faire pour s’accommoder des découvertes qui bouleversent leurs théories. Quant à moi, qui n’avais aucune théorie à perdre et aucune science à contrarier, j’ai été témoin d’un de ces faits après lesquels le doute n’est plus possible. J’avais vu Mouny-Robin exercer la faculté de seconde vue, ou d’odorat porté jusqu’à la puissance canine, sans être bien convaincu qu’il y eût dans l’humanité des instincts aussi exceptionnels et outrepassant les bornes connues de nos facultés communes. Dix ans plus tard, je jouai aux cartes avec une somnambule dont la vue semblait tout-à-fait interceptée, et, quoiqu’elle fît des prodiges, je me repentis, en sortant, d’avoir signé le procès-verbal. Il me vint des méfiances que je n’avais