Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/868

Cette page a été validée par deux contributeurs.
864
REVUE DES DEUX MONDES.

Au XVIe siècle, l’étude ardente de l’antiquité contribua beaucoup encore à entraver le développement de la langue hollandaise. Les savans s’éprirent d’un tel amour pour le latin, que non contens de lui sacrifier la langue dans laquelle ils avaient reçu les premières leçons de leur mère, ils se laissèrent aller au vain plaisir de travestir leur honnête nom de famille, dans l’espoir de ressembler un peu plus à leurs chers maîtres du siècle d’Auguste : Le caustique et mordant auteur de la Folie eut lui-même cette folie classique. Il s’appelait Gherard Gherardts, et devint Desiderius Erasmus. Son précepteur lui avait déjà donné l’exemple de cette mascarade philosophique. On ne le connaissait à Rotterdam que sous le nom de Hermanzoon ; il prit celui d’Aurelius. Un autre savant, Jan Oudewater, signa fièrement Johannes Palaeonydorus. Le célèbre Groot fut plus raisonnable, il s’appela Grotius. Mais que dire du renégat Jean de Gorp, qui, après avoir écrit tout un livre pour prouver que la langue du paradis terrestre, la langue dans laquelle Adam adressait son cantique d’amour à Ève et son cantique de reconnaissance à Dieu, était le hollandais, réprouve cette langue céleste comme indigne de lui, et s’appelle Goropius Becanus ?

Cette étude passionnée de l’antiquité eut sans doute un heureux résultat pour la Hollande ; elle illustra ses écoles, elle donna à ses savans une célébrité qu’ils n’auraient pas eue, s’ils avaient écrit dans l’idiome si peu répandu de leur pays natal ; elle produisit au sein des cités néerlandaises un grand nombre de poésies latines d’un goût pur et d’un style élégant, mais c’était une confiscation de l’idiome national au profit d’une imitation étrangère et lointaine[1].

Enfin, vers les dernières années de ce siècle d’érudition, un homme apparut qui voulut bien faire servir ses études classiques au progrès de la littérature nationale. C’était Dirk Coornhert, noble et courageux caractère, défenseur des idées de tolérance dans un siècle d’intolé-

    Nu ghepresupponeert dat jemant is eloquent,
    En dat hy in der rhetoriicke is xellent (pour excellent),
    Dat hy philosopheliick can argumenteren,
    Dat hy de harmonye der musiken kent,
    Mitsgaders den loop weet van’t firmament,
    En dat hi alle hantwercken can useren, etc.

    Dix mots hollandisés dans six vers ! les naïfs disciples des chambres de rhétorique appelaient cela travailler aux progrès de leur langue !

  1. On a publié récemment en Hollande une histoire très intéressante de ces poètes latins.