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DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE.

eux, une attitude décente, indépendante, et en accord avec le degré d’éclat que répand leur renommée sur leur nom, et enfin d’ôter à l’existence de l’homme de lettres, dans ses rapports avec les conditions stables, ce je ne sais quoi d’aventureux et de bohémien si indigne de lui. Il est donc important de se rappeler ce qui fut dit dans cette journée. Cela pourra se réduire à peu de mots.

IV.
LA LOI.

Le 23 mai 1839, par un généreux mouvement, M. Portalis proposa d’étendre à cinquante années, après la mort de l’auteur le droit de propriété de ses œuvres, reculant ainsi de la moitié d’un siècle le moment où le domaine public s’empare de cette propriété, aussi sacrée que toute autre, tandis qu’on n’en voit aucune subir le même sort. Cette proposition fut combattue et, par l’article 2 du projet, la propriété des héritiers réduite à trente ans. La pensée des adversaires de la proposition pouvait sembler juste dans les idées actuellement reçues et selon la loi encore en vigueur ; ils disaient que la gloire même « des écrivains célèbres pourrait souffrir d’être un demi-siècle séquestrée entre les mains d’une famille jalouse, et dont les divisions pouvaient priver la France de l’œuvre disputée ; que les éditions ne pourraient ainsi se multiplier assez au gré des besoins et des caprices du pays, et que, le public n’ayant pas d’avocat dans cette grande cause, il était juste de lui donner aussi des défenseurs. »

La cause est grande en effet pour le pays, puisqu’il s’agit à la fois de son intelligence et de sa gloire. Aussi les partisans du projet le soutinrent, quoique assez faiblement, en mettant en avant la généreuse insouciance des hommes de lettres, « qui les rend trop dédaigneux, dirent-ils, de leurs intérêts matériels, et incapables de pourvoir, par de sages mesures, à l’avenir de leurs héritiers ; » et n’osant pas pousser trop loin la frontière de la propriété héréditaire, de peur d’entamer les terres du domaine public, laissèrent prévaloir les trente années. Un orateur sortit de la question pour exalter les œuvres des sciences mécaniques et le génie porté dans les perfectionnemens utiles des machines à vapeur, oubliant qu’une fois la machine créée, les hommes vulgaires s’enrichissent par son application