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COLOMBA.

sang-froid, il eût été difficile de dire si elle était plus touchée de la blessure de son frère qu’enchantée de la mort de ses ennemis. Tantôt elle versait du café au colonel et lui vantait son talent à le préparer ; tantôt, distribuant de l’ouvrage à miss Nevil et à Chilina, elle les exhortait à coudre les bandes et à les rouler ; elle demandait pour la vingtième fois si la blessure d’Orso le faisait beaucoup souffrir. Continuellement elle s’interrompait au milieu de son travail pour dire au colonel : Deux hommes si adroits ! si terribles !… Lui seul, blessé, n’ayant qu’un bras… il les a abattus tous les deux. Quel courage, colonel. N’est-ce pas un héros ? Ah ! miss Nevil, qu’on est heureux de vivre dans un pays tranquille comme le vôtre !… Je suis sûre que vous ne connaissiez pas encore mon frère !… Je l’avais dit : l’épervier déploiera ses ailes !… Vous vous trompiez à son air si doux… C’est qu’auprès de vous, miss Nevil… Ah ! s’il vous voyait travailler pour lui… Pauvre Orso !

Miss Lydia ne travaillait guère et ne trouvait pas une parole. Soft père demandait pourquoi l’on ne se hâtait pas de porter plainte devant un magistrat. Il parlait de l’enquête du Coroner et de bien d’autres choses également inconnues en Corse. Enfin il voulait savoir si la maison de campagne de ce bon M. Brandolaccio, qui avait donné des secours au blessé, était fort éloignée de Pietranera, et s’il ne pourrait pas aller lui-même voir son ami.

Et Colomba répondait avec son calme accoutumé qu’Orso était dans le maquis ; qu’il avait un bandit pour le soigner, qu’il courrait grand risque s’il se montrait avant qu’on se fût assuré des dispositions du préfet et des juges ; enfin qu’elle ferait en sorte qu’un chirurgien habile se rendît en secret auprès de lui. Surtout, monsieur le colonel, souvenez-vous bien, disait-elle, que vous avez entendu les quatre coups de fusil, et que vous m’avez dit qu’Orso avait tiré le second. Le colonel ne comprenait rien à l’affaire, et sa fille ne faisait que soupirer et s’essuyer les yeux.

Le jour était déjà fort avancé lorsqu’une triste procession entra dans le village. On rapportait à l’avocat Barricini les cadavres de ses enfans, chacun couché en travers d’une mule que conduisait un paysan. Une foule de cliens et d’oisifs suivait le lugubre cortège. Avec eux on voyait les gendarmes, qui arrivent toujours trop tard, et l’adjoint, qui levait les bras au ciel, répétant sans cesse : Que dira M. le préfet ! — Quelques femmes, entre autres une nourrice d’Orlanduccio, s’arrachaient les cheveux et poussaient des hurlemens sauvages. Mais leur douleur bruyante produisait moins d’impression