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Le traité du 15 juillet ne prévoit l’entrée des Russes que pour le cas où il deviendrait urgent de défendre Constantinople, la ville même de Constantinople, et la ville seulement. Toujours est-il qu’un ministre anglais a signé un traité qui autorise les Russes à occuper la capitale de l’empire ottoman. Lord Palmerston a cru pallier l’énormité de ce fait par une disposition qui rétablit la clôture du Bosphore pour les vaisseaux de toutes les nations indistinctement.

Il s’efforcera de persuader au monde que par cette clause il a soustrait la Porte au patronage exclusif des Russes et anéanti, la Russie y consentant, le traité d’Unkiar-Skelessi. Quel sophisme ! Il s’agit bien aujourd’hui du traité d’Unkiar-Skelessi ! Ce traité n’était pour la Russie qu’une pierre d’attente. Fort habilement, la Russie, en troublant, à l’aide de ce traité, l’imagination inquiète du noble lord, a obtenu tout ce qu’elle pouvait espérer de plus énorme, le droit d’occuper Constantinople du consentement de l’Angleterre ! Que lui importe dès-lors le traité d’Unkiar-Skelessi ?

Les Russes, fort habiles logiciens, ne manqueront pas, si le pacha résiste, de représenter au noble lord que la clause relative à la ville de Constantinople n’empêche point que les troupes russes n’aident la Porte, concurremment avec les Anglais, à expulser Méhémet-Ali de la Syrie. Le traité du 15 juillet dit, à ce qu’on prétend, d’une manière générale et un peu vague, qu’on fera tout ce qui est nécessaire pour atteindre ce but. Si des vaisseaux et des bombes ne suffisent pas, s’il faut des troupes de terre, pourquoi le noble lord n’emploierait-il pas les baïonnettes de son fidèle allié ? Il y aurait discourtoisie et méfiance injurieuse à les refuser. On peut donc espérer de voir bientôt les Anglais, qui connaissent si bien toutes les routes de l’Asie, servir de guide aux Moscovites, et ceux-ci n’auront garde d’oublier les bonnes directions que l’Angleterre leur aura données.

Nous nous sommes demandé plus d’une fois quelles pourraient être les conséquences dernières de ces étranges combinaisons. Passons par-dessus toutes les phases intermédiaires : en dernier résultat la Russie peut-elle se flatter que l’Angleterre, je ne dis pas lord Palmerston, je dis l’Angleterre, lui permette de s’emparer de Constantinople., quand même la Russie consentirait, comme compensation, à l’occupation de l’Égypte par les Anglais ? Si ce partage était en effet la pensée secrète de ces deux puissances, si l’Angleterre pouvait ainsi préparer de ses propres mains le vaste champ de bataille où elle ne tarderait pas à rencontrer les Russes, et où toutes les chances seraient contre elle, la Prusse et l’Autriche auraient été doublement dupes en signant la convention du 15 juillet. La France saurait bien rétablir à tout prix l’équilibre, et la Russie, occupée à la garde de la Pologne et de ses possessions orientales, aurait assez d’affaires sur les bras sans en chercher ailleurs.

Il nous est impossible de croire à un pareil aveuglement de l’Angleterre. Le cabinet anglais s’est jeté dans une route trop contraire aux intérêts essentiels de son pays pour qu’il lui soit permis d’y persister long-temps. Il est possible, bien que fort difficile, d’empêcher la Russie de pénétrer dans l’Orient ; mais il est impossible de ne pas voir que le jour où elle y aurait enfin