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palliatifs, qu’il ne voudra pas la paix à tout prix. L’inquiétude nous rend impatiens.

Cette impatience est à la fois fort naturelle et fort déraisonnable.

Rien de plus naturel que de s’inquiéter de l’honneur, des intérêts, de la sûreté, de l’avenir de son pays, et toute incertitude, toute méprise sur ces immenses questions est poignante. Tout est en jeu, les intérêts matériels comme les intérêts moraux, les fortunes particulières comme la fortune publique.

Mais est-il au pouvoir du gouvernement de dissiper les doutes, de répondre aux questions, de publier sa pensée, son secret ? Nul n’oserait l’affirmer. Ce serait de la part du gouvernement plus qu’une légèreté, ce serait une trahison.

Dans je ne sais quelle campagne, au commencement d’une de ces grandes journées qui décidaient du sort des empires, Napoléon, la main derrière le dos, se promenait silencieux devant les lignes formidables de la garde impériale. Le canon commençait à gronder, et quelques boulets arrivaient jusqu’à la jeune garde, qui trépignait d’impatience. Elle aurait voulu savoir si elle donnerait, à quel moment elle donnerait, et les propos circulaient dans les rangs, et si on l’avait osé, c’est l’empereur lui-même qui aurait été assailli de questions. « Jeunes gens, dit-il, quand vous aurez assisté à trente batailles, vous apprendrez à rester l’arme au bras devant le feu de l’ennemi et à attendre patiemment les ordres de vos chefs. »

Le devoir le plus strict commande à tous les gouvernemens de faire la même réponse au public. Cela est désagréable pour tout le monde, pour le public qui ne sait pas tout d’abord ce qu’il désire le plus de savoir, et pour le gouvernement dont le silence est interprété de mille manières, et l’expose à toute sorte d’accusations et de reproches. Il faut s’y résigner.

Nous blâmerions sévèrement le gouvernement, non-seulement s’il révélait le secret de l’état, la situation intime des affaires, les négociations s’il en existe, les projets en cas d’attaque, mais aussi s’il nous faisait connaître quels sont pour lui les casus belli.

Quoi ! notre gouvernement publierait une théorie au profit des Russes et des Anglais ! Il dirait aux signataires du traité de Londres : Ce n’est que lorsque vous aurez poussé les choses jusqu’à tel ou tel point que je vous en demanderai raison !

Mais c’est une des forces du gouvernement que le secret de sa pensée, que l’incertitude de l’Europe à cet égard, que la pleine liberté d’action que nous devons et voulons conserver. Il y a dans ce monde plus d’un diplomate qui s’estimerait bien habile s’il pouvait pénétrer la pensée de la France, et savoir au juste à quoi s’en tenir sur la mesure de sa longanimité.

Quant à nous, nous nous résignerons à l’ignorance ; et s’il nous arrivait, ce qui certes n’est pas, de deviner pareil secret, nous nous regarderions comme tenus au silence le plus absolu.

Ce que nous demandons au gouvernement, ce n’est pas de nous dire ses pensées, ni la situation intime des affaires, mais de résoudre nettement pour lui-