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la plus profonde. Cette loi des municipalités, qu’on repousse avec tant d’emportement, serait exécutée sans conteste. Tant qu’on a pu croire à Madrid que le chef de l’armée ferait respecter l’autorité, les ennemis de l’ordre n’ont pas bougé. La loi a été discutée et votée tranquillement ; les orateurs de l’opposition ont reconnu eux-mêmes son utilité. Ce n’est que lorsque le duc de la Victoire a voulu s’arroger le pouvoir suprême que les soulèvemens ont commencé.

On a dit sans doute que la reine aurait dû céder à Espartero, mais c’est là une de ces erreurs de bonne foi qui font plus de mal aux empires que toutes les violences des partis ardens. Dès le jour où la reine cédera à Espartero, et ce jour est peut-être arrivé si la reine suit des conseils funestes, la monarchie constitutionnelle sera suspendue ; le despotisme militaire l’aura remplacée. Même alors, il est vrai, nous ne désespérerions pas du salut de la monarchie et de la liberté ; mais ce serait le plus grand malheur qui leur pût arriver. Quelque court que doive être le règne de la force, il ne peut jamais être accepté comme l’état régulier de la société par ceux qui sont les dépositaires du droit. En livrant le dépôt qu’ils sont chargés de garder, ils lui laissent faire une blessure plus profonde que s’ils devaient le défendre sans succès, et la perturbation qui en résulte est bien plus radicale, en ce qu’elle ôte à l’attentat son caractère et tend à confondre le juste et l’injuste, le bien et le mal.

Tant qu’il restera autour de la reine un soldat fidèle, elle doit résister ; quand même elle serait abandonnée de tous, elle doit résister encore. La révocation d’une sanction donnée à une loi votée par les deux chambres est un acte tellement monstrueux, qu’il ne peut s’accomplir sans tout détruire. Si l’Espagne doit passer sous le joug militaire, il faut que ce joug soit vu dans toute sa nudité, et non déguisé sous la pourpre déchirée du trône. Si la reine résiste, le duc de la Victoire devra se porter à des extrémités qui le feront peut-être reculer, irrésolu comme il est. Dans tous les cas, il faudra qu’il compte alors avec les sociétés secrètes et les municipalités qui conspirent niaisement aujourd’hui à lui donner l’autorité absolue, et qu’il trouvera en face de lui dès qu’il ne sera plus leur complice, mais leur maître.

Avec le concours de l’autorité royale, il viendrait aisément à bout de ses ennemis ; sans ce concours, il serait bientôt dévoré par eux. Les sociétés secrètes sont déjà fort peu satisfaites de ses hésitations et de ses ménagemens ; il est condamné dans leurs conciliabules tout en étant prôné dans leurs publications. Quant aux municipalités, il s’est