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l’empire turc, il en refaisait une barrière contre la Russie. Méhémet-Ali avait ce qu’il fallait pour régénérer la Turquie ; car c’est un réformateur, mais ce n’est point un révolutionnaire comme l’était le sultan Mahmoud, qui imitait l’Europe sans tact et sans discernement, détruisant ce qui faisait la vieille force de son empire, sans lui donner aucune force nouvelle. Méhémet-Ali, au contraire, sait faire un choix entre les emprunts que l’Orient doit faire à l’Occident. Il se fortifie en imitant, tandis qu’en imitant Mahmoud s’affaiblissait. Méhémet-Ali était donc l’homme qu’il fallait à la Turquie pour lui rendre la vie, et l’homme qu’il fallait à l’Europe pour la protéger sur le Bosphore contre la prépondérance de la Russie. A ce propos on me citait les paroles de M. de Metternich dans les négociations pour l’établissement du royaume de Grèce. « Nous désirons qu’on enlève le moins possible à la Turquie pour donner à la Grèce ; mais nous assisterions de tous nos moyens quiconque voudrait établir à la place de l’empire turc un empire fortement organisé, que cet empire soit grec ou qu’il ait tout autre nom. » Sages et profondes paroles, dignes de la prévoyance de l’Autriche ; et aussi bien, en ce moment encore, ce n’est pas de prévoyance que manque l’Autriche.

Ce gouvernement fortement organisé que souhaitait M. de Metternich, Ibrahim-Pacha l’apportait à Constantinople en 1832. Qui l’a empêché de l’y installer ? Il est piquant que ce soit la France qui l’en ait empêché ; cela est piquant surtout après le traité de Londres. Peut-être avons-nous eu tort, en 1832, de ne pas laisser se dénouer brusquement la querelle entre le sultan et le pacha. En ajournant le dénouement, en prolongeant la querelle, nous n’avons pas fait Méhémet-Ali plus fort, ni surtout la Turquie moins faible. Ce qui n’a pas été fait en 1832 est-il encore possible aujourd’hui ? Les difficultés sont assurément plus grandes, puisqu’en 1832 l’Europe était prise au dépourvu, et qu’en 1840 le traité de Londres a été fait pour fermer à Ibrahim les portes de Constantinople.

Cependant, quoique ce traité ait mis en face de Méhémet-Ali quatre puissances européennes, au lieu de la Turquie seule et faible comme en 1832 et en 1839, les chances ne sont pas encore aussi mauvaises pour lui qu’on pourrait le croire. C’est ici qu’il est à propos de dire quelques mots de l’ascendant que Méhémet-Ali exerce dans tout l’Orient et de ses causes : cela rentre dans notre sujet, car c’est parce qu’il a eu le bon esprit de rester Turc et musulman, que Méhémet-Ali domine en Orient par son nom, là où il ne domine pas par son pouvoir.

Dès qu’on a passé Malte, dès qu’on entre en Orient, il n’y a plus