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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/916

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l’indépendance ne peut rien signifier : ce n’est donc pas l’indépendance que demande Méhémet-Ali, c’est l’hérédité des pachalicks qu’il possède en ce moment. En Europe, où la logique maîtrise beaucoup trop la politique, on voudrait, parce que Méhémet-Ali n’obéit plus au sultan, on voudrait qu’il le dît bien haut. Ce serait plus logique, mais ce serait moins sage. Méhémet aime mieux consolider son pouvoir que de le proclamer. Il demande donc l’hérédité de ses fiefs, et en cela c’est encore une idée féodale qu’il manifeste, l’Orient ne comportant que les idées de ce genre. Au lieu de ce pouvoir précaire confié aux pachas et dont les pachas sont toujours tentés d’abuser, parce qu’ils savent qu’ils l’ont pour peu de temps, Méhémet-Ali demande un pouvoir héréditaire. Il veut fonder les grands vassaux dans l’empire turc ; et, à voir l’état de la Turquie, l’hérédité des grands fiefs serait assurément un progrès, et un progrès qui ne contrarierait pas les idées des Orientaux. Le sultan serait toujours le chef de la religion et de l’état ; seulement il aurait sous lui de grands vassaux qui ne lui obéiraient pas toujours ; mais les pachas lui obéissent-ils mieux ? Ces vassaux étant plus forts soutiendraient l’empire contre les infidèles. Le sultan y perdrait peut-être quelque chose, et quant à son autorité, elle serait contenue et bridée ; mais la Turquie y gagnerait ; et après tout, pour tous ceux qui en Turquie regrettent dans les janissaires non-seulement la milice qui défendait l’empire, mais le corps qui contenait et modérait l’autorité illimitée du sultan par la crainte d’une révolte toujours prête, pour tous ceux qui regrettent ce veto armé, et le nombre de ces regrettans est considérable, l’hérédité des fiefs et l’établissement des grands vassaux rétablirait cette barrière qu’ils se plaignent d’avoir vu renverser. De ce côté, les prétentions de Méhémet-Ali ne blessent pas plus l’Orient que sa révolte même.

Méhémet-Ali dit parfois que, s’il ne s’est pas déclaré indépendant, c’est par égard pour les représentations et les conseils de la France. Je ne crois pas un mot de cette politesse. Si Méhémet-Ali n’a pas proclamé son indépendance, c’est par égard, non pour nous, mais pour l’Orient, c’est parce qu’il ne veut pas être indépendant, et qu’il n’a pas besoin de l’être.

Une idée que Méhémet-Ali a souvent caressée, une idée qui étonne beaucoup les Européens, qui paraît aux Orientaux très simple, très naturelle, et qui achève enfin de montrer jusqu’à quel point Méhémet-Ali est Turc, c’est l’idée de venir à Constantinople et de s’y faire proclamer visir. Je me souviens qu’à Constantinople, l’année dernière,