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deux cents ans que nous sommes en Occident plus difficiles en fait de soumissions. Pendant long-temps, sous le régime féodal, nous avons vu des vassaux faisant la guerre à leur suzerain, et, jusque sous Louis XIV, le prince de Condé faisant la guerre au roi, sans que pour cela le vassal crût avoir rompu tout lien avec son suzerain. La guerre ne détruisait pas les titres de vassalité et de suzeraineté ; elle en suspendait tout au plus l’effet. Tel est encore l’état des choses en Orient, où le moyen-âge, que nos poètes et nos historiens cherchent tant, est encore tout vivant avec ses mœurs, ses idées et ses habitudes. En Turquie, un pacha fait la guerre au sultan ; s’il est vaincu, il a le cou coupé ; s’il est vainqueur, il est honoré et caressé jusqu’à ce qu’on puisse l’étrangler : tout cela paraît dans l’ordre. C’est l’histoire de l’empire turc depuis sa fondation, et personne ne s’en étonne. La guerre de Méhémet-Ali contre le sultan, qui, en Occident, nous paraît une énormité, en Orient paraît chose toute simple. Voilà ce que Méhémet-Ali sait très bien, et c’est sur cette idée qu’il a réglé toute sa conduite.

Les deux attributs de la souveraineté en Orient sont la prière et la justice. La prière, en Égypte, se fait au nom du sultan, et la justice se rend aussi au nom du sultan. M. Clot-Bey dit que le sultan envoie chaque année au Caire un grand kady dont la juridiction s’étend sur toute l’Égypte. Jamais Méhémet-Ali ne manque une occasion de témoigner son respect pour le sultan : il l’envoie féliciter sur la naissance de ses enfans ; il a partout le ton d’un sujet à l’égard de son maître, et je crois que ce ton est sincère. Méhémet-Ali veut gouverner absolument ses pachalicks, et il veut en avoir plusieurs ; mais en Orient l’autorité, même déléguée, est toujours absolue. Un pacha est maître dans sa province. Ce n’est point un préfet qui reçoit ses directions d’un ministre, c’est un homme qui commande à ses risques et périls. Méhémet-Ali veut avoir plusieurs pachalicks pour être plus puissant, mais non pour être indépendant, à peu près comme nos anciens vassaux cherchaient à avoir le plus de fiels possible. Rien dans cette sorte de prétentions ne choque les idées des Orientaux. Il les choquerait s’il proclamait son indépendance, parce qu’en Orient, la religion et l’état ne faisant qu’un, proclamer son indépendance, c’est faire schisme, et les Orientaux qui excusent la révolte détestent le schisme. Aussi, voyez ce que Méhémet-Ali demande aujourd’hui ; ce n’est pas l’indépendance, mot qui vient d’Europe, mot qui flatte la vanité, mais qui en Orient ne signifie rien, parce que là où il n’y a aucune centralisation, là où il n’y a pas de dépendance,