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veut, avant tout, rester oriental, c’est-à-dire Turc et musulman. Ces deux mots sont précieux, car ils contiennent un système complet de gouvernement.

Méhémet-Ali est Turc ; il ne parle que le turc, c’est aux Turcs qu’il a partout confié l’autorité ; mais ce n’est pas par esprit de corps, si j’ose ainsi parler, qu’il a agi de cette manière, c’est par une juste appréciation de l’état de l’Égypte et du caractère des diverses nations qui l’habitent.

Je ne sais pas si sous les Pharaons la nationalité égyptienne était forte ou non ; mais depuis ce temps elle est morte et bien morte. Conquise par tous les peuples qui ont joué un grand rôle sur la terre, l’Égypte a perdu depuis long-temps l’habitude de s’appartenir à elle-même. Il y a dans ce pays plusieurs races de vainqueurs, vaincus à leur tour et asservis. Les Arabes sont eux-mêmes un de ces peuples qui, après avoir conquis l’Égypte, l’ont laissé conquérir. Les Turcs sont les derniers conquérans. Il n’y a donc en Égypte aucune race, sauf les Coptes peut-être, qui puisse se targuer d’être la race nationale ; et c’est là aussi bien l’état de l’Orient presque tout entier, vieille terre occupée par toutes les nations, antique auberge où passent tous les peuples sans qu’aucun puisse dire, à meilleur titre qu’un autre. Cette terre est la mienne. Dans ces pays de conquête immémoriale, la différence des races est tout, et c’est cette différence qui fait les maîtres et les sujets. Les Turcs en Égypte sont la race militaire, la race habituée à commander, et elle a le talent du gouvernement. Les Turcs ont l’intelligence moins prompte et moins ardente que les Arabes ; mais ils ont le caractère plus ferme et plus persévérant, et c’est par le caractère qu’on gouverne bien plus que par l’esprit. C’est une vérité éprouvée en Orient, et dont l’Occident aussi fera peu à peu l’expérience.

La différence entre la race turque et la race arabe, en Égypte, est un curieux sujet d’études et de réflexions. L’Arabe, pris individuellement, est, disent les voyageurs les plus éclairés, supérieur au Turc. Mais, dans la lutte entre nations, la supériorité des individus est peu de chose ; ce qui donne l’ascendant, c’est ce que j’appellerais volontiers le penchant à la cohésion, c’est-à-dire l’esprit d’ensemble, l’aptitude à commander ou à obéir, qui, vue de haut, est la même chose. C’est sous ce point de vue que la race arabe est inférieure à la race turque. Enthousiaste, spirituelle, pleine de grace, faite pour la poésie et pour les aventures, sobre, dure à la fatigue, aussi gaie et aussi mobile que la race turque est sérieuse et grave,