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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/907

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de la démocratie, donne à son livre je dirai presque un parfum de haute moralité, et attache singulièrement le lecteur à l’écrivain, le lecteur demeurant de plus en plus convaincu que l’esprit et l’ame de l’écrivain ont également contribué à son ouvrage.

Au surplus nous ne voulons pas dissimuler en terminant que nous n’éprouvons pas les craintes que la démocratie paraît inspirer, même à plusieurs de ses amis. Ces craintes sont dues, nous le croyons, à une confusion de deux idées que M. de Tocqueville lui-même n’a peut-être pas suffisamment distinguées et séparées : je veux dire l’égalité civile et l’égalité des conditions.

C’est l’égalité civile, en d’autres termes l’abolition du privilège et l’établissement du droit commun qui constitue la véritable démocratie, ce principe dont la France du XVIIIe siècle a été l’apôtre, et qui, grace à elle, se trouve aujourd’hui réalisé dans une partie des deux mondes. C’est là le principe dont les conquêtes sont certaines ; c’est la loi qui prendra tôt ou tard possession de l’univers ; car l’égalité civile, c’est la justice.

Quant à l’égalité des conditions, à l’égalité de fait, à l’égalité matérielle (peu importe le nom), elle n’existe nulle part, elle n’a jamais existé, elle n’existera jamais, parce qu’elle est contraire à la nature humaine, contraire au droit : c’est l’injustice.

L’injustice opposée, c’est-à-dire le privilège, a pu exister long-temps, parce qu’elle avait pour elle les faits extérieurs, l’apparence, et qu’on a pu conclure à tort de l’apparence au droit. Aristote lui-même s’y est trompé. Mais l’égalité des conditions, voulant s’ériger en principe, n’aurait pour elle ni le fait ni le droit, ni la réalité ni l’apparence.

Dès-lors la plupart des inconvéniens qu’on signale dans les démocraties ont peu d’importance. Si on veut y réfléchir, on pourra facilement se convaincre qu’ils ne seraient à redouter que dans un pays où le sol ne serait pas approprié. Aussi, ceux qui demandent l’abolition de la propriété foncière sont dans leur système parfaitement fondés et conséquens.

Avec l’inégalité inévitable des conditions et l’appropriation du sol, les pays démocratiques n’ont rien de sérieux à craindre de l’excès de l’individualisme. L’édifice social ne manque ni de base ni de ciment.

A cet égard nous persistons à croire que les États-Unis présentent à l’observateur des faits qui, généralisés, conduiraient à de fausses inductions. Pays neuf, sans antécédens, sans histoire, et placé dans