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naturellement le sujet. En cherchant à saisir toutes les questions qu’il présente, un esprit subtil et fécond pouvait-il éviter d’y mettre quelque chose du sien, et ne pas attribuer à la démocratie un plus d’efficacité qu’elle n’en a réellement ? Est-il facile, dans les matières morales et politiques, de suivre rigoureusement la méthode inductive, de ne rien admettre qui ne soit le résultat direct et positif de l’observation ?

M. de Tocqueville aurait pu traiter son sujet plutôt en historien qu’en philosophe ; au lieu de ces analyses fines, ingénieuses, de détail, qui vous font pénétrer jusqu’au cœur, jusque dans les derniers replis de la société démocratique, il aurait pu prendre la société américaine par grandes masses, nous la décrire à grands traits, en donnant à son style plus de mouvement, un coloris plus vif, des formes plus variées. Il aurait ainsi échappé complètement aux observations que nous avons entendu faire au sujet de son livre : Il n’y a chose au monde, grande ou petite, importante ou non, à laquelle M. de Tocqueville ne mêle la démocratie ; la forme du livre est quelque peu monotone ; la lecture ne laisse pas que d’en être fatigante.

Nous n’avons pas dissimulé ce qu’il peut y avoir de fondé dans la première observation ; mais il est juste d’ajouter qu’elle ne peut s’appliquer qu’à un très petit nombre de pages et à des points secondaires. Partout ailleurs M. de Tocqueville est dans le vrai, et si quelques-uns des effets qu’il attribue à l’influence démocratique paraissent de prime-abord contestables, c’est que le lien de cause à effet en pareille matière n’est pas facile à saisir.

Aussi reconnaissons-nous que la lecture du livre de M. de Tocqueville n’est pas de celles qu’ont coutume de faire les hommes d’aujourd’hui. Elle n’exige pas seulement des yeux, mais de la réflexion. Elle n’est pas un amusement, elle est un travail. Elle intéresse fortement, mais elle n’est pas une distraction.

C’est dire que M. de Tocqueville a fait le livre qu’il voulait faire, et que nous le remercions d’avoir fait un livre de haute philosophie politique, une analyse profonde et consciencieuse d’un état social très complexe, mais d’autant plus digne d’être étudié, qu’il recèle dans ses profondeurs l’avenir du monde.

Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de nos paroles. Nous ne voulons pas dire que tôt ou tard tous les états des deux mondes seront jetés, pour ainsi dire, dans le moule américain. Loin de là ; nous croyons, au contraire, que tôt ou tard les États-Unis subiront des transformations qui les rapprocheront de nos sociétés européennes.