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Reste l’Allemagne, où les doctrines du panthéisme paraissent en effet avoir acquis un certain nombre de prosélytes parmi les croyans en philosophie. Mais quelle que soit l’importance de ce fait qui probablement est aussi moins sérieux qu’on ne le pense, il est impossible de ne pas faire remarquer que l’Allemagne est, de tous les pays qu’embrasse la civilisation européenne, précisément celui où la démocratie, et comme idée et comme fait social, est le moins avancée.

Nous ne voulons pas faire ici, à notre tour, des conjectures ambitieuses et des rapprochemens hasardés. Nous pourrions sans cela soutenir d’une manière plausible que rien n’éloigne du panthéisme comme la démocratie, et que les doctrines panthéistiques ne prennent racine et ne se développent que dans les pays où règne la théocratie, l’aristocratie, le despotisme. Au fait de l’Allemagne, qui est encore le pays le plus aristocratique et le plus immobile de l’Europe, nous pourrions ajouter le fait de l’Égypte ancienne, de l’Inde moderne, et le Thibet, et la Chine et le Tonquin, pays où le panthéisme s’est développé sous des formes et avec des modifications diverses, et là, certes, il n’a pas été secondé par l’esprit démocratique.

Le panthéisme, dirions-nous, est la consolation de ceux que l’inégalité opprime ici-bas. Ils se reposent dans leur abjection, en pensant qu’ils ne sont responsables de rien, que tout ce qui les afflige n’est qu’un phénomène passager, une apparence après laquelle oppresseurs et opprimés se trouveront également absorbés dans la grande unité. Cette doctrine de résignation, d’immobilité et d’irresponsabilité convient également à ceux qui oppriment et à ceux qui ne se sentent pas l’énergie nécessaire pour résister à l’oppression.

Nous pourrions ajouter, et nous serions de plus en plus dans le vrai, que le panthéisme est le terme auquel aboutissent souvent le mysticisme religieux et l’abstraction philosophique.

D’où il résulte que la démocratie et le panthéisme sont choses à peu près incompatibles. D’un côté, l’esprit démocratique c’est la puissance individuelle et la responsabilité personnelle à leur plus haute expression. De l’autre, les religions des peuples démocratiques n’affectent guère le mysticisme, et leur philosophie, loin de se jeter dans le champ indéfini des abstractions, se rapproche tellement du positif et de l’utile, qu’il y a une sorte de courtoisie à lui conserver le nom de philosophie.

Mais c’est trop s’arrêter sur une petite question particulière, sur un des points les moins importans de l’ouvrage de M. de Tocqueville. Il était, on peut dire impossible, d’échapper à tous les dangers qu’offrait