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partie, il s’est plutôt mis sur les traces de Pascal et de La Bruyère. Dans ce vaste tableau des passions et des mœurs, des grandeurs et des faiblesses de la démocratie, il est des peintures que l’auteur des Caractères n’aurait pas désavouées.

Mais en général l’ouvrage de M. de Tocqueville, c’est le livre d’un penseur qui ne craint pas d’aborder en peu de lignes les questions les plus ardues de la philosophie, du droit, de l’art, de l’économie politique, la société qu’il observe et qu’il analyse lui présentant ou le germe, ou le développement, ou l’application de toutes choses.

La méthode philosophique, les croyances religieuses, l’éloquence, la poésie, le théâtre, l’éducation, l’individualisme, le goût du bien-être matériel, les rapports de société, la famille, l’esprit d’association, la question des salaires, les armées et leur discipline, tout, en un mot, est pour M. de Tocqueville un sujet d’analyse et d’étude, toujours dans le but de reconnaître l’influence de l’esprit démocratique.

Dans cette grande variété de sujets, d’opinions, de jugemens, il est sans doute impossible que plus d’un lecteur ne se trouve sur plus d’un point en désaccord avec l’auteur ; mais il n’est pas de lecteur impartial qui n’admire à chaque page cette pureté de formes, cette finesse d’observation, cette sagacité de jugement, ces traits ingénieux, ce style simple et vif, ferme et gracieux qui caractérisent la manière de M. de Tocqueville. Son livre est d’un travail exquis, d’un fini qui ne laisse rien à désirer, si ce n’est peut-être quelque négligence.

Quant au fond, l’auteur, dans cette seconde partie de son ouvrage, avait à lutter avec d’immenses difficultés. Nous avons essayé de le faire comprendre. Il devait, pour ainsi dire, tout connaître ; analyser, comparer, résumer toutes choses. Comment nous expliquer sans cela les influences du principe démocratique sur toutes les parties d’un être aussi varié, aussi complexe, aussi mobile que la société civile ? Comment reconnaître ce qui est et ce qui n’est pas, ce qui est ancien et ce qui est nouveau, ce qui est l’effet de la cause nouvelle et ce qui est dû aux causes préexistantes ? Comment, dans l’étude des effets, attribuer à chaque cause sa juste part, si on ne connaît pas exactement et l’étendue des effets et la puissance relative de toutes les causes ? M. de Tocqueville nous a dit qu’en traitant l’immense sujet qu’il a voulu embrasser, il n’est point parvenu à se satisfaire. Qu’il se console : il n’est pas d’homme qui puisse suffire à toutes les conditions d’un semblable problème ; il est beaucoup d’hommes qui seraient facilement parvenus à se satisfaire.