Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/896

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’avis, chemin faisant ; que son livre avait été commencé et achevé sous l’empire de deux sentimens opposés. Nous ne saurions partager cette opinion ; ce n’est pas l’auteur qui change, c’est la démocratie qui, comme toutes les choses humaines, est loin d’être la même dans toutes ses manifestations et dans tous ses effets.

Les deux parties de l’ouvrage de M. de Tocqueville, celle qu’il a publiée il y a cinq ans et celle qui vient de paraître, se complètent l’une par l’autre et ne forment qu’une seule œuvre. Dans la première, l’auteur a étudié l’influence de la démocratie sur les lois, les institutions et les mœurs politiques de la société américaine ; dans la seconde, il cherche à nous faire connaître les changemens que l’esprit démocratique a introduits dans tous les autres rapports sociaux, les opinions et les sentimens auxquels il a donné naissance ; bref, l’aspect de la société civile qu’il a créée.

Cette division de son sujet, irréprochable en soi et complète, puisque l’organisation sociale et l’organisation politique, le but et le moyen, embrassent tout ce que la société civile peut offrir aux méditations du philosophe, ne laisse pas d’introduire, entre les deux parties de l’ouvrage, des différences notables. On chercherait en vain dans la seconde ces contours exacts et bien tracés, ces résultats positifs, ces démonstrations irrécusables qui distinguent la première. M. de Tocqueville ne pouvait pas changer la nature des choses et faire l’impossible. L’organisation politique d’un pays est un champ nettement circonscrit ; quelle qu’elle soit, bonne ou mauvaise, simple ou complexe, il n’est pas très difficile d’en saisir les principes, d’en apprécier les résultats. Les sciences politiques ont fait de tels progrès, que les instrumens ne manquent pas aujourd’hui à l’observateur. S’il est, en pareille matière, des travaux mal faits, des analyses incomplètes, on peut, sans crainte d’injustice, affirmer qu’on n’a pas apporté, dans les recherches, toute l’attention, toute la sagacité nécessaire.

Mais, lorsqu’on se propose d’étudier la société tout entière, sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, lorsqu’on veut en sonder toutes les profondeurs, en pénétrer tous les replis à l’effet de constater en toute chose l’influence d’un certain principe, les modifications dont il est la cause, on s’impose une tâche effrayante. C’est là un champ immense, et j’oserais presque dire sans limites ; elles sont du moins peu certaines, mal déterminées, et ce qui reste de vague dans le sujet ôte nécessairement au travail de l’observateur, même le plus habile, quelque peu de précision et de netteté.

Un coup d’œil jeté sur la table des matières de la première et de la